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Youssef,
l’élu
L’enseignement sous toutes ses formes et
niveaux, du primaire à l’universitaire peut se résumer
de la façon suivante : un maître qui sait, une source de
connaissances de savoir et d’amour… et une multitude d’enfants,
d’écoliers, d’étudiants etc… Il se passe
un phénomène d’échange entre le savoir et l’ignorance
pour aboutir en fin à la recherche et aux efforts personnels…
Il y a des étudiants autrement doués, qui assimilent et
comprennent rapidement, d’autres moins brillants, etc… Comme
dans le cyclisme, le peloton et la traîne.
Certains élèves laissent des souvenirs chez le maître
; d’autres passent rapidement dans l’oubli…
Dans ma carrière d’enseignant, j’ai toujours ignoré
l’appartenance confessionnelle, religieuse de mes élèves,
leur nationalité, leur classe sociale ou leurs tendances politiques…
Cela durant toute ma carrière.
J’étais comme ce prêtre qui officie, tournant le dos
à la foule des croyants ; ils sont tous anonymes. La connaissance
ne peut être qu’universelle, humaine, et gratuite surtout.
Après 40 ou 50 ans de carrière, il m’était
difficile de reconnaître beaucoup d’entre eux. Quelques uns,
rien qu’à entendre leur voix, ou voir leur profil, leur présence
se renouvelait à moi comme si c’eût été
hier.
Je m’occupais des activités ‘d’éveil’
dans le domaine de l’art, activités artistiques, dessin,
couleur, visites d’ateliers et d’expositions en dehors de
l’établissement. Les étudiants se transforment en
camarades et le maître en père, frère etc… la
communication était plus rapide, la compréhension facile,
l’ensemble était homogène et point d’intrus.
Un certain ‘Youssef’ que j’avais complètement
oublié, moyen de taille, un peu maigre et nerveux, des os saillants,
les arcades proéminentes, menton pointu, les clavicules couvertes,
par une peau brune, on pouvait compter ses phalanges, les saillies du
poignet ou des chevilles… Les yeux profondément enfoncés
dans les arcades sourcilières. Le regard rêveur et perdu,
la bouche aux lèvres minces laissant quelques plis sur les joues,
les cheveux courts, un long cou où se détache bien la ‘pomme
d’Adam’… Je veux dire une charpente osseuse toute articulée
pleine de vie et de réactions nerveuses…
C’était un élève très ordinaire qui
venait accompagné d’autres copains me voir surtout au début
des événements de 1975.
Les écoles et universités fermaient leurs portes presque
quotidiennement : manque de sécurité, de communication,
bombardements, actes terroristes, etc…
En réalité la quasi majorité des gens ne se rendaient
pas compte de la gravité de la situation.… Les uns croyaient
que ces escarmouches ne dureraient que quelques jours ; d’autres
ne s’imaginaient jamais que les agressivités entre Libanais
pouvaient prendre de telles ampleurs ; d’autres que c’était
une mise en scène pour que chaque partie manifeste sa force ou
sa présence et que bientôt il y aurait des élections
nationales parlementaires et présidentielles etc…. et de
nouveau le calme reviendrait, surtout qu’après un premier
round, les trois mois d’été étaient restés
relativement calmes pour reprendre en automne de manière infernale.
Mon flair, et mes convictions, vu mon amitié pour Raymond Eddé,
provoquèrent un glissement sur du sable mouvant vers une crise
meurtrière qui durera peut être cent ans. Cette guerre du
Liban, qui a duré 15 ans 1975-1990, aura été des
plus meurtrières.
Pour l’information, à l’époque, il n’y
avait que la presse locale et internationale, la TV de l’Etat, les
agences et les radios. On observait des transistors dans les mains des
gens, du matin au soir, espérant écouter quelques bonnes
nouvelles.
Chacun commentait à sa manière, des discussions interminables
s’engageaient, des projets de restructuration de la Nation, les
uns pour un Liban Fédéral, d’autres pour des cantons
communautaires, d’autres pour une union avec d’autres Etats,
des cantons ou un mini Etat etc… Droite et gauche, extrémistes
et intégristes : une incroyable mosaïque. Mais la réalité
était autre. Les doigts qui tissaient ce complot, ne demandaient
aucun conseil de nulle part, le complot persista et rien n’est encore
terminé; des accords ici, des ententes là, une soi-disant
nouvelle constitution, etc… on n’en est pas sorti. Ce Youssef
aimait m’écouter et m’approcher, gagner mon amitié
et ma sympathie ; en réalité il était très
aimable, dévoué, serviable, honnête, communicatif
et humain… Les gens perdaient leur temps, ils devaient s’adapter
à un autre état d’existence qui évoluait chaque
jour de mal en pis.
Les uns aménageaient des sous sols pour se protéger lors
des bombardements, d’autres se réfugiaient dans les montagnes,
d’autres émigraient etc…
La livre libanaise était très solide, et l’économie
encore stable. Je me disais : il faut faire quelque chose pour occuper
ces jeunes et ne pas perdre un temps si précieux. Il faut démarrer.
Nous étions encore début mai 1975 pour la nouvelle année
universitaire il fallait encore six mois.
J’étais à Jounieh, une ville côtière
où se trouvent des dizaines d’établissements scolaires
et universitaires, des séminaires, des monastères, un centre
culturel… Religieux, religieuses et laïques…
Jounieh est une des plus belles baies que la nature ait donné au
Liban, une baie surplombée de collines à pic de plus de
800 mètres de hauteur, des vallées, des sources d’eau,
une agréable plage ; entre côte et montagne, une étroite
plaine où abondent des jardins potagers et des arbres fruitiers
surtout l’oranger, le bigaradier, les bananiers etc…
Une promenade à pied à Jounieh entre mars et avril était
une sérénade aux fragrances uniques et paradisiaques…
De par ailleurs en été et au Liban, un grand nombre d’étudiants
travaillent et font des stages partout. Ils gagnent un peu d’argent
et apprennent des métiers. J’avais un grand terrain en un
village dans la région de Byblos abandonné ; je proposai
10-12 livres libanaises par jour, l’équivalent de 4 à
5 USD à tout volontaire qui aimerait s’aventurer dans un
projet de réhabilitation d’une propriété.
Cette proposition enthousiasma Youssef, c’est de la sorte qu’il
demeura toujours à mes côtés.
« Je suis prêt à travailler bénévolement
avec vous, » m’avait-il dit. Ce que je refusai catégoriquement.
Le travail était dur et les vingtaines d’étudiants
qui se sont présentés étaient encadrés par
des maîtres constructeurs, des artisans et connaisseurs… Youssef
n’était pas costaud ni fort, un peu délicat. Je lui
ai dit : « toi, tu t’occupes de la restauration et du ravitaillement,
tu ne travailleras pas dans les champs. » Ce qui le rendit très
heureux, car il s’y connaissait dans ce domaine : sa mère,
une brave femme de la montagne tenait une petite boutique de restauration
où elle faisait frire des ‘fallafels’, des pommes de
terre, des sandwiches. Youssef aidait sa mère quand il le pouvait
; cette dernière, ne lui avait jamais demandé son aide.
Les ‘fallafels’ sont un plat très répandu au
Moyen-Orient et l’Egypte ; si ce plat est d’invention égyptienne,
il est excellent quand il passe par les mains des chefs libanais.
Au Liban, ce plat populaire de fèves, de pois chiches et d’épices
qu’on fermente, et qu’on fait cuire à l’huile
est servi avec des oignons hachés, radis, persils, menthe, tomate,
etc… Et le tout arrosé d’une sauce à la crème
de sésame et citron, ail et sel et qu’on peut rouler en sandwich
de pain arabe… C’est un plat populaire, végétarien
et à très bon marché. Elle en vendait des milliers
tous les jours.
Youssef était d’un village de la haute montagne du Kesrouan
à plus de 1500m d’altitude Harajel ; un peu plus haut, à
2000-2500m il y a les pistes de ski au pied du Sannine, le plus beau mont
de toute la Méditerranée : il résume la gloire, la
fierté, la puissance de cette nation. J’ai passé des
journées à contempler ce mont vivant. J’en ai réalisé
des dizaines de toiles. Il change de couleurs, de nuances toutes les minutes
de la journée. Il est là dialoguant avec les humains et
les éléments. Jadis la neige le couvrait durant toute l’année.
A l’est du Sannine, un versant donne sur la plaine de la Bekaa et
l’Anti Liban. On appelle ces hauts lieux le ‘Jourd’
où les habitants de Hrajel conduisent leurs troupeaux de chèvres
et moutons du printemps à l’automne paître un riche
pâturage ; des dizaines de troupeaux s’y retrouvent. Les chevriers,
bergers, et éleveurs vont passer l’été dans
des tentes qu’ils installent provisoirement ; l’eau est abondante
dans cette région où jaillissent les deux énormes
sources : de ‘Lait’ et de ‘Miel’ qui ont fait
rêver les Hébreux dans la Bible ! Un retour à la nature
merveilleux. Les familles ne perdent pas leur temps ; les uns plantent
quelques sillons de légumes, d’autres fermentent le lait
pour en faire du yaourt, labneh ou du fromage très réputé,
d’autres vendent leur lait à des coopératives qui
s’occupent des produits laitiers.
Le repos, on ne le connait pas dans le Jourd. On se réveille avant
le lever du soleil pour ne s’endormir que très tard la nuit.
Les frères de Youssef emmenaient leurs troupeaux s’absentant
plusieurs mois de la maison. Youssef lui n’aimait pas ce métier
de berger, ni aucun autre ; la vie lui était assurée sans
peine ni fatigue : les rentrées de la maison, c’étaient
pour toute la famille, d’ailleurs il ne dépensait presque
rien. Il désira cependant faire quelques études, c’est
ainsi qu’il arriva vers moi.
Youssef a été mon étudiant d’une courte durée
: il était attaché à moi ; nous étions sur
les mêmes fréquences : il se passionnait pour mes idées,
mon dynamisme, mes principes… Je vivais encore à Jounieh
en une authentique et ancienne maison très spacieuse… c’était
un lieu de rencontre pour mes amis, mes élèves, et les partisans
du parti ; la clef était en permanence à la porte ; la table
de la cuisine était toujours servie chaude ; je recevais et j’aidais
qui que ce fut. J’éduquais mes propres enfants avec un esprit
amical, une activité, un dialogue… une participation et échange.
Youssef devait venir tous les jours m’accompagner et exécuter
des plans de travail.
Il allait dans les boulangeries assurer tous les jours des dizaines de
baguettes et quelques kilos du pain frais…Il achetait la veille
des poulets, des viandes, saucisses, légumes, fromages, œufs…
fruits, boissons et eau… Il assurait un menu journalier. Le soir,
il cuisinait, pour retourner de bon matin en faire des paquets ou des
sacs, qu’il chargeait dans l’une des voitures se dirigeant
sur le chantier. Dans la chaleur de l’été, le travail
était fatiguant, Youssef avait installé un frigo où
il faisait des tournées régulières parmi les ouvriers
volontaires, leur présentant de l’eau, de l’aspirine,
de bandes médicales si quelqu’un se blessait… A midi,
tout ce groupe se réunissait au dessous d’un grand poirier
pour le repas de midi. Youssef assurait la nourriture à tous ces
gens. C’était agréable à voir. Les habitants
du petit village, les quelques paysans venaient observer ces élèves
me disant qu’ils n’avaient jamais vu un chantier pareil, comme
une ruche d’abeilles. Il préparait quelque fois du café
sur place ou il l’amenait dans un thermos. Youssef effectuait son
travail avec amour et passion. Ce qui l’intéressait c’était
d’être à mes côtés. Je l’avais chargé
d’inscrire lui-même les journées travaillées
par cette équipe ; je lui donnais la somme désirée
pour les régler chaque semaine. C’est-à-dire qu’il
tenait une comptabilité assez compliquée. Les uns étaient
journaliers, d’autres, tracteurs et bulldozers, travaillaient à
l’heure, les constructeurs aux mètres carrés, d’autres
par unité… etc…
J’avais une grande confiance en lui, c’était une âme
chevaleresque qui portait un grand idéal. C’était
le gardien de ma maison à Jounieh. Il y était présent
en permanence. Sa maman m’avait fait comprendre qu’il m’aimait
plus que son père et ses parents et que j’étais son
idéal, il disait à sa mère : ‘si je me marierai
et j’aurai des enfants, je veux les élever comme les enfants
de mon maître’.
Les instants de bonheur, de fête, de joie de Youssef c’était
quand il écoutait les discussions, les propos, le déroulement
des événements entre mes amis… Il était attaché
follement au Liban, la patrie, la nation. Quand les visiteurs partaient,
Youssef intervenait me disant ses opinions. Il savait analyser la situation
et il était très sincère.
Nos aïeux qui ont lutté des siècles contre l’occupant
et les tyrans Mamelouk puis Ottomans et autres n’étaient
pas des intellectuels. Ils étaient illettrés, mais pas des
analphabètes, la majorité passait quelques temps de leur
enfance dans l’école du curé, apprenant à lire
dans les épitres ou l’évangile, la Bonne Nouvelle.
La culture ce n’était pas ce côté intellectuel,
idéal, jugement, opinion etc… ils avaient le bon sens, l’âme
transparente et pure, la foi en Dieu, la générosité
et l’amour d’autrui et de la terre de laquelle ils gagnaient
leur vie ; ils avaient surtout le sens des valeurs, la liberté
et la justice ; une poignée d’êtres qui osèrent
défier pendant des siècles le grand Empire Ottoman.
Youssef, instinctivement avait hérité de ses aïeux
le sens héroïque dans l’existence ; il était
sans le savoir un athénien, élève de Platon, égaré
dans la jungle du contemporain, c’était un vrai Grecs au
cœur Chrétien et à l’imagination païennes,
Youssef n’admettait aucune injustice, aucune atteinte au droit personnel,
au respect de la personne, à son amour propre. Mes enfants l’aimaient
et le trouvaient gentil, sympathique, plein d’originalité,
leur racontant de petites histoires très aimantées ; mes
enfants venaient l’aider à préparer les repas et provisions
journaliers, nous l’accompagnions souvent au chantier, ils étaient
choyés par tous ces étudiants à l’heure du
déjeuner et du repos. Les uns discutaient du programme de la prochaine
année universitaire, d’autres doutaient de la reprise des
cours, mais tout le monde croyait que la lumière solaire éclairerait
tous les esprits.
La farine, le sucre et certains autres produits de luxe étaient
couverts en bonne partie par le ministère de l’économie,
c’est-à-dire le kilo de froment coutait deux fois moins cher
au Liban qu’en Syrie ou à Chypre…
La mafia et les accapareurs, se sont mis dans le jeu, la farine, le pain
le sucre et autres, étaient un produit de contre bande pour la
Syrie et Chypre etc… c’est-à-dire quelqu’un d’influent
prenait un reçu de plusieurs tonnes à un prix de soutien
et qu’il revendait sur le marché noir au prix du cours international…
Les conséquences étaient désastreuses sur le plan
local et quotidien ; devant les boulangeries, il y avait de longues files
et la distribution était réquisitionnée ; ce qui
faisait que Youssef ne pouvait plus assurer le pain nécessaire
pour les repas des ouvriers. Les maires des villages avaient droit à
une certaine quantité de farine pour les distribuer aux villageois
qui faisaient leur pain à la maison. Youssef put grâce à
ses amitiés, assurer quelques ‘coupons’ et avoir quelques
sacs de farine ; il préparait la pâte la nuit, et demanda
à une femme de venir cuire le pain journalier aux ouvriers étudiants,
et ainsi, le travail s’est poursuivi sans arrêt. Jadis, chaque
maison avait un petit four ou une plaque métallique sur laquelle
on faisait cuire le pain. C’était le travail des femmes.
L’homme moissonnait le blé, le nettoyait, le lavait, le portait
au moulin ; les travaux de la farine, c’était le domaine
du féminin. Le pain français, on ne le connaissait pas ici
; mais quatre espèces de pain étaient consommées
ordinairement :
- Un pain que l’on cuit sur un ‘Sage’ ou plaque chauffante
demi-sphérique, très mince de un millimètre d’épaisseur,
le pain était croustillant, très léger et sain…
- Un autre pain qu’on cuit dans une étuve qu’on chauffe
d’avance et qu’on remplit de braise c’est un autre pain
de un millimètre d’épaisseur et qu’on peut séparer
en deux tranches qu’on appelle le pain ‘Tannour’.
- Un autre pain dont la pâte est dure qu’on roule sur une
baguette et qu’on déroule dans un petit four chauffé
au bois pour le retirer sec, chaud et rosé ; c’est le pain
‘Tabouneh’.
- Et le pain ordinaire qu’on réalise dans de grand four ou
les boulangeries, la pâte est étendue en cercle de deux à
trois millimètres d’épaisseur et d’un diamètre
de 20 à 25cm qu’on place par dizaines au four, la pâte
monte et se gonfle tel un ballon qu’on retire après quelques
secondes et qu’on peut partager en deux, supérieur et inférieur.
Les femmes améliorent les qualités du pain soit en moulant
des graines de micocouliers qu’elles mélangent à la
farine ; ces dernières donnent un pouvoir de conservation de dix
à quinze jours ; on consomme du pain frais, d’autres ajoutent
un peu d’anis ou du cumin, ou de cardamone pour laisser dans le
palais un arrière goût agréable ; par contre des ouvriers
indiens m’ont raconté que chez eux, les femmes font cuire
à trois reprises le pain, le matin pour le petit déjeuner,
à midi et le soir, c’est-à-dire cet aliment panifié
doit être consommé frais et chaud.
Vous vous imaginez alors quelle besogne et que de fatigues pour les femmes
de la maison !
Actuellement des dizaines d’espèces de pain se trouvent sur
le marché, de la baguette, au pain biblique, à plusieurs
graines, du pain d’avoine au pain grec, italien, du pain régime
et des dizaines d’autres… on a l’embarras de choix…
Dans le Notre père, le Libanais vivait le Notre Père qui
êtes aux cieux, donnez-nous le pain quotidien. Le pain est un produit
céleste, le blé ce fruit des lumières solaires est
le symbole du corps de Jésus.
Le Libanais attendait son pain de Dieu et pas des autorités Ottomanes
; il plantait le blé et le travaillait à la sueur de son
front. La première chose que le paysan dans la montagne devait
assurer pour sa vie, c’était les quelques sacs de blé
qu’il moissonnait ; ensuite c’était l’huile qu’il
pressait de ses olives et viennent ensuite d’autres produits ; animaux,
lait, œufs,… ou fruitiers figues, caroubiers, vignes….
C’est presque tout. Il a fallu lutter plus de quatre cents ans pour
assurer une existence libre,… et supporter l’injustice et
la terreur… on ne pouvait pas faire mieux.
Je disais que Youssef, ce patriote farouche était à mes
côtés. Je l’admirais, quelquefois, il s’absentait
deux ou trois jours, il me disait qu’il était à son
village de Hrajel pour régler des travaux dans leur terrain ou
des réparations dans la maison, ou pour l’achat d’une
vache avec son veau dont son père s’ occupait etc…
Je le croyais, après tout ce n’était pas un esclave
et nous n’étions pas aux temps des Pharaons.
Youssef n’était pas ce bel homme, cet athlète, ce
Don Juan qui fait courir les filles derrière lui ; il passait souvent
inaperçu. Il était vigilant, consciencieux, humble, correct.
Je n’ai jamais su quelque chose sur sa vie sentimentale, sexuelle,
ses relations avec le féminin, mon sentiment est qu’il était
resté toujours vierge jusqu’à son âge actuel
(22 à 24 ans) il n’y avait aucune place en son cœur
pour l’autre sexe. Il était très préoccupé
par les questions nationales, patriotiques, confessionnelles aussi, lui
qui admettait l’autre, quelle que soit sa religion. Il s’intéressait
à la politique et aux manœuvres stratégiques des élections.
Il voulait une armée très forte qui impose la loi et défend
les frontières, il aimait l’histoire, l’héroïsme
; il respectait les valeurs, l’amitié, l’honneur, il
était incapable de commettre un péché. Je lui disais
: « actuellement tu m’aides, tu t’occupes du chantier
mais cela ne va pas durer éternellement, tu n’as aucune carrière,
tu es incapable de suivre de hautes études universitaires, il serait
intéressant que tu apprennes un métier : j’ai un ami
sculpteur et fondeur ; tu apprendras la fonte, le moulage et toutes leurs
techniques ; j’ai un ami, le plus grand importateur et exportateur
d’or et de bijoux ; tu apprendras le métier des bijoutiers…
J’ai des tailleurs de bois, un métier propre qui ne demande
aucun effort physique, mécanique, électricité, installation
de chauffage ou d’air conditionné… Dis moi, cher Youssef
quelle carrière t’intéresse, et je suis prêt
à t’aider… » Sa réponse était la
même ; « je n’ai pas besoin de travailler et de gagner
de l’argent ; j’ai le petit restaurant de ma mère,
notre propriété à Hrajel, je désire seulement
être à tes côtés et t’aider dans tes projets.
»
Dans le Kesrouan, toutes les terres appartenaient à une famille
de ‘Cheikh’ : les paysans étaient des associés,
des travailleurs journaliers… Des travailleurs au pourcentage etc…
Jusqu’au jour où les paysans se révoltèrent
contre leurs maîtres et se sont approprié les terrains de
leurs patrons. Il y avait des familles qui étaient la propriété
des maîtres, tout comme c’était le cas en Russie autrefois.
Que d’histoires étaient tissées autour d’eux.
On raconte qu’un Cheikh avait des relations avec une bédouine
gitane fort belle qu’il rencontrait secrètement dans l’une
des maisons de sa propriété ; son épouse s’en
étant rendu compte voulut mettre fin à cette comédie,
elle contacta secrètement la bédouine, lui versa une somme
d’argent en échange de ses costumes et la promesse de ne
plus venir tenter le cheikh son époux ; sinon elle serait écrasée
comme une punaise. La Bédouine accepta cet accord. Après
deux ou trois jours, l’épouse se vêtit à la
Bédouine ; les bédouines voilent une partie de leur tête,
et elle faisait signe de la main, de loin au cheikh afin de la rejoindre
dans la maison voisine ; elle arriva avant le cheikh, elle avait obscurci
toute la maison en fermant rideaux, persiennes, portes etc… la chambre
était obscure… L’épouse fit de son mieux pour
masquer au maximum son visage ; elle devançait le cheikh en permanence
le conduisait à un lit proche, l’embrassant de son mieux,
ne prononçant aucun mot, l’amour battait son plein quand
le fameux cheikh se rendit compte que son acte s’était réalisé
avec son épouse. Il prononça alors ce dicton : « comme
tu es appétissante dans l’illégalité, alors
que tu es ordinaire et peu enflammée dans l’intimité
du foyer ! »
Elle sauva ainsi sa vie matrimoniale et ramena son époux à
son foyer. Beaucoup d’histoires circulaient parmi les paysans pour
ridiculiser leurs maîtres, telle celle du cheikh qui aimait exploiter
ses ouvriers en les faisant travailler des heures supplémentaires
sans rétributions. L’horaire du travail était du lever
du soleil jusqu’à son coucher. Une fois la journée
terminée, le cheikh arrivait et demandait de lui planter un terrain
d’oignons. Les ouvriers n’osaient pas lui refuser une demande.
Ils prenaient les semences et les plantaient dans les sillons labourés,
la tête de l’oignon enfoncée dans la terre et les racines
en l’air. Il faisait sombre et le cheikh rentrait chez lui tranquille
et heureux de voir son terrain planté. Mais la première
averse tombée, les oignons n’ont pas poussé, début
de l’hiver, le cheikh se rendait compte qu’il avait été
bluffé. Il se mit dans tous les états de colère et
on raconte que le jour de sa mort, le curé qui l’assistait,
lui disait : « Répète après moi : O Jésus,
O Sainte Marie… et le cheikh d’insulter encore ses ouvriers
: que le diable emporte leurs âmes !... » Cela révèle
l’évolution des relations entre maîtres et ouvriers
et la lente prise de conscience de la masse populaire et ses réactions.
Je résume : Youssef ne voulait rien travailler, ni apprendre une
carrière ; il était appelé à une vocation,
mais pas ecclésiastique, une vocation tel un orage, soufflait et
emportait son âme, tout son être. Une vocation pour un pays
mentionné plus de quarante fois dans la Bible : sa vocation, son
hobby, son passe temps, toute sa vie : l’amour de son Liban.
A partir de 1975 et même avant, l’autorité n’existait
plus, l’Etat était en démission : sur la scène,
il y avait les communautés, les clans, les partis, les miliciens,
la mafia, les intégristes, les religieux, les agents d’Etats
étrangers etc… Il y avait 18 à 20 communautés,
mais pas de nation, ce qui était totalement refusé par Youssef
: lui seul, voulait rétablir l’ordre et le respect de la
légalité.
Les six mois entre le printemps, et l’automne terminés, les
travaux se poursuivaient à un rythme vertigineux ; moi, je ne dormais
pas, en plus de voyages que j’avais à faire en Europe, France
surtout, Youssef assurait par sa présence le bon fonctionnement
des affaires. L’automne venu, Novembre plusieurs étudiants
devaient rentrer, soit à l’université ou à
l’école ; la relève fut rapide : Youssef amena une
dizaine d’ouvriers, hindous et le travail ne s’arrêta
jamais, mais il changea : maintenant il faut planter en terre découverte
ou dans des serres de productions ; des ingénieurs agricoles venaient
de la part des grandes sociétés de matières agricoles
bénévolement expliquer sur les semences, la plantation,
les soins, les engrais, l’irrigation, la pulvérisation, la
cueillette, l’emballage etc…
Un ouvrier hindou monta une pierre en forme de stèle devant la
maison où il dormait et me raconta que c’était un
autel dédié à ‘Honeymoon’ un dieu, il
m’expliqua que ce dernier était très fort et qu’il
pouvait élever d’un seul bras un poids de 500 kilos approximativement
et qu’il était tout puissant.
La première tomate cueillie, il la plaça sur l’autel,
la première grappe de raisin, des fleurs, ‘Honeymoon’
était bien servi. Cela m’amusait et Youssef le trouvait très
agréable, il me disait : « j’admire ces hindous dans
leur vision et philosophie ; ils reconnaissent qu’il y a une force
supérieure qui dirige le monde. »
Maintenant on a une production, des rentrées ; on peut planifier,
et avancer doucement… Youssef ne dormait pas au chantier ; moi non
plus ; chacun rentrait chez soi ou bien Youssef m’accompagnait chez
moi, et il rentrait à pied, ce n’était pas loin, une
promenade agréable. Youssef me racontait qu’il y avait eu
des escarmouches entre des habitants chevriers dans le Jourd, et des miliciens
qui venaient de Baalbeck ou des camps palestiniens, mais toujours on apaisait
les esprits pour continuer à vivre en coexistence. Youssef me posait
la question : « qui lutte contre qui ? Et pourquoi ? Les Palestiniens
ont été royalement reçus au Liban ; ailleurs, ils
étaient maltraités… Veulent-ils mettre la main sur
le Liban et le prendre en patrie d’échange de leur Palestine
perdue ? » Le Jourd était une frontière naturelle
entre les maronites du Kesrouan et les hordes qui se rassemblaient dans
la Békaa ; des intégristes venus de tous les côtés
; camps palestiniens, d’Afghanistan, Pakistanais, Saoudiens, Lybiens,
Syriens, Somaliens, Soudanais et toute la gauche terroriste. Les jeunes
de Hrajel se sentaient concernés pour défendre toute la
haute région de l’invasion.
Ici, dans le domaine aménagé, on avait des tonnes de production
tous les jours ; moi, je ne gagnais presque rien ; c’était
la main d’œuvre et les ouvriers. C’est idéal :
faire vivre autrui et l’aider. Je ne perdais pas non plus, plus
tard les oliviers, avocatiers, amandiers, donneront leurs fruits…
Youssef avait besoin d’une main d’œuvre supplémentaire,
les hindous devenaient plus difficiles à faire venir, vu les formalités
à la sécurité. Youssef décida d’engager
des Libanais du nord, du Akkar qui à tour de rôle chaque
deux semaines, l’un d’eux s’absentait un samedi-dimanche
et rentrait le lundi. Hindous et Libanais étaient séparés
: chaque groupe dormait dans une résidence à part, Youssef
m’appela un jour de venir à toute vitesse. L’un des
ouvriers hindous avait bu un galon d’arak (alcool anisé),
et les ouvriers s’étaient battus entre eux j’ai conduit
deux d’entre eux à l’urgence, ils ruisselaient de sang.
Un autre jour, j’arrive et j’entends un grand bruit, des cris
et insultes que s’était-il passé ? Un ouvrier libanais
Ahmad avait pris un gros marteau et avait fait sauter l’autel construit
par les hindous en hommage à Honeymoon le dieu. A ma question à
Ahmad : « de quel droit tu as commis un acte pareil ? » Il
m’a répondu que ces gens adorent une pierre, et que «
si j’avais en ma possession un canon, j’aurais bombardé
ton église ! ». J’ai calmé Ahmad et les hindous
et j’ai fait comprendre à Ahmad que moi, je ne bombarderais
jamais ta mosquée, un lieu de prière, et que chacun est
libre de prier et de croire à sa manière, et que ce n’est
pas sa faute à lui Ahmad, « c’est la mauvaise formation
et éducation que tu as reçue ; mais sache que je t’aime
malgré ton agressivité et j’irai bientôt te
visiter avec Youssef en ton village, aimer est supérieur à
haïr »… Ahmad m’invita un samedi-dimanche à
un mariage dans leur village sunnite au nord. J’ai promis de m’y
en aller ; mais la mort d’un parent m’obligea d’annuler
la visite. Lors du mariage, il y eut une vendetta et des rafales de tirs
balayèrent la foule ; plus de quatre morts dont la mariée
et le mari et des dizaines de blessés… entre parents.
Le lundi Ahmad arrive me racontant la barbarie entre parents, cousins
et frères et oncles et que l’amour, le pardon étaient
bien supérieurs à la haine et à l’intégrisme…
une amitié est née entre Ahmad et moi, il m’a quitté
pour rentrer dans l’armée comme soldat, j’ai rendu
une visite à Ahmad dans son village natal seul sans Youssef après
dix ans de promesse, j’y ai été reçu en fraternité
à bras ouverts… Youssef devenait plus expérimenté
et sa vocation de plus en plus mystérieuse et enflammée.
Dans son village, des groupes de volontaires se sont formés pour
défendre leurs maisons, leurs biens, leur patrimoine et défendre
les leurs qui se trouvent dans le Jourd.
Au Liban, il se trouve des villes doubles. Un exemple typique : c’est
Ehden et Zgharta, qui sont occupés par les mêmes habitants,
Zgharta en hiver et Ehden en été. Ils ont la même
municipalité, les mêmes maires, la même administration,
ou un autre exemple, Amchit et Byblos, ce ne sont pas les mêmes
habitants mais les uns possédaient tous les terrains des autres,
ainsi Byblos était la propriété de Amchit. Le Jourd
est la propriété ou le domaine de pâturage des habitants
de Hrajel, des couvents possédaient des villages entiers…
Mais après les conciles et les ouvertures, les moines ont donné
aux paysans des propriétés privées…
Youssef me racontait tout sur les événements, les coalitions.
Il me résumait les choses… il était à mes côtés
malgré ses absences qui devenaient de plus en plus nombreuses et
rapprochées.
Une cousine d’un ancien premier ministre dont la maison est à
Beyrouth ouest, sunnite musulmane très ouverte et dont les fils
sont mariés l’un avec une française, l’autre
avec une américaine et qui sont de grands amis me confia qu’elle
voulait conserver ses bijoux de plusieurs dizaines de milliers de dollars
à Mayrouba : un village chrétien près de Hrajel,
comme quoi dans le nord du Kesrouan il y plus de sécurité
qu’à Beyrouth ! Elle garda encore tout ce qu’elle avait
de précieux, toiles, tapis etc… et me donna les clefs de
la maison me demandant de prendre soin de la maison et du jardin, et elle
voyagea en Amérique… A son retour, la situation s’était
empirée ; elle était inquiète et voulait s’en
aller dans les émirats chez sa fille, elle m’appela me demandant
de l’accompagner, je n’avais jamais ouvert sa maison ; je
faisais une tournée dans le jardin de temps à autre, nous
y arrivons, Bochra ouvre la porte tout était en place : sur une
table au salon, une boite où se trouvaient les bijoux ; elle prit
des tapis, des toiles et tout ce qui était précieux que
j’emballai dans ma voiture. Ce jour-là et par hasard, on
avait égorgé un douanier chrétien de Meyrouba, les
barrages armés s’étaient installés partout.
Une fille armée d’une kalachnikov m’arrêta demandant
ma carte d’identité ; n’es-tu pas Thérèse,
une de mes élèves chez les Jésuites ? Et la Dame
? C’est ma sœur. Bochra tremblait de peur et l’incident
fut réglé. Mais pour revenir à Beyrouth, c’est
une autre histoire.
J’ai raconté à Youssef les incidents, il me blâma
: « comment ! Tu t’en vas ainsi sans me dire ! Je t’aurais
accompagné ; je connais tous ces miliciens ». Une idée
me vint à l’esprit. Il y avait tous les jours des enlèvements
et des massacres. Circuler devenait dangereux dans certaines régions.
Les francs-tireurs œuvraient partout sur beaucoup d’axes.
Une journée de pluie en hiver, on avait enlevé un villageois
chrétien ; ses parents nous ont prié de partir chez le Amid
du bloc National que tout le monde respectait, qui était dans sa
résidence à Sofar près du sommet de Dahr el Baïdar
sur la route de Damas ; que de détours et de raccourcis pour arriver
à Sofar, Youssef nous accompagnait ; que de questions, il a posées
au Amid et à son frère et à toute l’assistance
!...
Il me raconta un jour son désir pour m’accompagner en France,
et qu’il aimerait visiter l’Europe, ‘la fille de Tyr’.
Il aimait voir cette grande civilisation : les aéroports, les trains
et toute la technique de performance. Il était très conscient
de l’évolution dans tous les domaines.
… Vint un jour où Youssef s’absenta très longtemps,
plus de 10 – 15 jours, je téléphonai à Hrajel
demandant de ses nouvelles, je ne voulus pas me diriger vers le restaurant
de sa pauvre mère. Youssef n’était plus ; il était
allé au Paradis, martyrisé pour ce Liban qu’il avait
aimé à sa manière. Je contactai ses compagnons d’armes,
car comme j’avais deviné et comme je l’avais pressenti,
Youssef s’absentait pour s’entrainer avec un groupe de jeunes
aux maniement des armes, et à tour de rôle, les jeunes de
Hrajel devaient protéger une fortification construite dans le Jourd
pour prévenir et défendre contre toute attaque dirigée
par les Palestiniens et mercenaires intégristes contre leur village.
On me raconta qu’il avait reçu une balle en pleine poitrine
alors qu’il voulait changer de position, et qu’il était
décédé tout de suite ; on avait ramené sa
dépouille à son village natal où l’on avait
célébré des prières et c’est là
qu’il fut enterré. L’un de ses compagnons me raconta
que Youssef était courageux les obus tombaient comme la pluie et
que voulant protéger nos positions il avait voulu changer son point
de tir sous les balles qui sifflaient de tous les cotés ; il aurait
dû s’étendre par terre, et attendre. L’avait-on
vraiment visé ou étaient-ce des balles perdues… ce
fut la fin. Mais pas la fin de son rêve, cette courte histoire résume
une grande amitié.
La petite boutique de restauration fut fermée pour deux ou trois
semaines ; sa pauvre maman a repris le travail sans enthousiasme, elle
m’avoua que j’étais pour Youssef un père, son
idéal… Quand il était chez elle, c’est de moi,
de mes enfants, de mes activités qu’il parlait. Elle m’a
raconté aussi qu’elle attendait ce qui s’est passé
: elle savait que Youssef avait offert sa vie et son existence pour le
Liban, et plusieurs jeunes de Hrajel ont péri là en martyrs,
héroïques et courageux, éternelles histoires d’une
grande nation, d’un peuple héroïque.
Joseph
Matar
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