|
|


Rawiya
(La conteuse, la serveuse d’eau de boisson)
J’ai débuté mes activités
d’artiste-peintre très jeune, pour assurer le pain quotidien
en des disciplines très variées et polyvalentes.
J’enseignais le dessin, l’aquarelle,… dans le primaire
et le complémentaire; je donnais des leçons particulières,
je réalisais des illustrations pour des imprimeries; je poursuivais
aussi des études artistiques dans des centres adéquats:
l’Institut Culturel Italien, l’Atelier de l’Ecole des
Lettres, et d’autres ateliers.
Je lisais, je cherchais à me cultiver sans oublier les temps de
loisir, la pêche, la natation, et le sport etc…
Je fus même chargé de m’occuper de l’enseignement
dans un village non loin de mon point d’attache. J’étais
seul à m’occuper de tous les enfants, à plusieurs
niveaux. Tout allait bien, les élèves m’aimaient et
je me sacrifiais pour eux ; nous étions une grande famille. Jadis,
l’école se tenait sous le chêne du village près
de l’église; le curé s’occupait lui-même
de la formation des enfants du bourg.
Les étudiants étaient en même temps producteurs: c'est-à-dire
qu’ils aidaient leurs parents dans les travaux des champs, l’agriculture,
l’élevage, et ils poursuivaient les quelques leçons
de lecture dans les épîtres.
L’année suivante, je fus muté à Jounieh, mon
village natal, dans une école un peu plus grande et où se
trouvaient cinq ou six instituteurs et un directeur. Voyant mes aptitudes
artistiques, le directeur me demanda si je pouvais m’occuper des
activités de formation et d’éveils, dessin, travaux
manuels etc… L’école était mixte, c'est-à-dire
à l’avant-garde, car toutes les grandes écoles à
Jounieh ne l’étaient pas encore.
En Orient, dans les églises même, les hommes étaient
séparés des femmes reléguées à l’arrière
derrière les hommes. Les premiers rangs de l’église
étaient réservés au sexe masculin, il y avait comme
une frontière dans l’accès au spirituel. Actuellement,
cela ne se fait plus. L’école où je travaillais se
trouvait à quelques cent mètres de la caserne militaire,
ce qui fait que tous les enfants des militaires venaient nombreux s’y
inscrire.
Ces petits étudiants étaient de toutes les confessions ;
une coexistence calme, paisible ; un vrai échange entre les communautés.
L’école se trouvait près de l’église,
sur une colline face à ma maison. Je pouvais entendre de chez moi
le son des cloches et les coups de sifflet. Je pouvais voir ma mère
étendant le linge sur le balcon ou se promenant dans le jardin.
Quand on avait besoin de moi pour un motif urgent ou grave, ma mère
étendait un grand drap ou linge blanc, au balcon, je sautais, le
temps d’une récréation pour m’informer, aider
etc… Il n’y avait pas encore le téléphone.
A l’école, les instituteurs et les étudiants n’atteignaient
pas la centaine ; plus tard, ils dépassèrent les trois cents.
Pour moi peintre, c’était une mine intarissable : je pouvais
choisir des modèles pour des portraits, des croquis, des dessins
ou de la peinture. Tous les élèves, garçons et filles
étaient heureux de poser. Je connaissais, presque où se
trouvaient leur maison, leur famille et toute leur intimité. Je
rendais des visites à certains d’entre eux. Je partageais
leurs peines et leurs joies. Je débutais toutes leurs heures de
classe par une prière adressée à la Sainte Vierge,
habitude que j’ai prise dans le Collège des Maristes où
j’avais étudié. Le ‘Je vous salue Marie’
était récité par l’un des élèves
chrétiens ou musulmans, pas d’importance. J’entrais
dans la classe, tous les élèves étaient debout et
silencieux ; je m’adressais à l’un d’entre eux
: ‘faites la prière’, puis c’était le
cours toujours bien préparé et intéressant pour les
élèves qui s’appliquaient toujours et de mieux en
mieux.
Sur cette colline où se trouvait l’école, la vie était
des plus agréables. Il n’y avait pas d’école
buissonnière, ici, on respirait la liberté et l’amour,
c’était une petite école primaire et complémentaire,
l’âge des enfants variait entre cinq et seize ans.
Les élèves devaient ainsi passer plus de huit ans avec l’instituteur,
toute une compagnie, une vie. C’étaient plus que des parents.
J’aimais ces jeunes et je cherchais à les aider par tous
les moyens.
Durant les vacances, il y avait des élèves qui m’invitaient
chez eux dans leur village. Les braves villageois désiraient donner
à leurs fils un certain niveau de connaissance et d’enseignement.
Ils peinaient souvent pour assurer les obligations matérielles
et se sacrifiaient aussi.
Il y avait de grands propriétaires, qui n’avaient pas de
liquidité pour investir dans leur bien, par contre il y avait des
paysans courageux qui louaient des parcelles de terrains sans rendement
qu’ils travaillaient, aménageaient, piochant, construisant
des murs pour des terrasses, irriguant, rassemblant la bonne terre ; sur
des couches supérieures où de l’humus, l’engrais,
le climat, le soleil etc… les dynamisaient. Ils plantaient des centaines
de vignes, des pommiers, des poiriers, des cerisiers etc… Le paysan
plantait les quatre premières années cette bonne terre de
légumes potagères: pommes de terre, laitues, choux, oignons,
haricots etc… Quand les arbrisseaux grandissaient et commençaient
à donner des fruits, il s’occupait des arbres et selon le
contrat réalisé, il exploitait cette terre pour des dizaines
d’années, donnant une part des revenues au propriétaire,
gardant le quart, ou le tiers… Ce qui fait que les riches s’assuraient
une rente, et le paysan ayant sa part, tout le monde était satisfait.
A l’école, j’avais remarqué qu’il y avait
quatre frères dont le père s’appelait Naëf, à
ma question ‘que travaille papa?’ ; ils me dirent qu’il
aménageait des terres jachères pour en faire des jardins
rentables, qu’ils l’aidaient durant leur vacances.
Ils me décrivaient leur village et les lieux que je connaissais,
le fleuve qui passe près de leur jardin, et qu’il y avait
aussi une source et une profonde grotte que beaucoup de curieux venaient
visiter. ‘La source de la grotte’ Naëf leur père
était un montagnard courageux, énergique ; il osait risquer
dans des projets à long terme ; aimable et bon papa, croyant et
droit, il s’occupait de sa famille et l’aimait comme sa terre.
Je promis à ces quatre enfants de passer un jour leur rendre visite.
A l’école aussi il y avait aussi une petite fille de huit
à neuf ans, brunette aux cheveux longs formant deux nattes, portant
souvent un chapeau de paille, souriante, aimable, vibrante de vie et de
sensibilité ; c’était une petite musulmane ; je ne
me souviens plus si c’était une chiite ou une sunnite.
Dans notre école mixte et multiconfessionnelle, la cohabitation,
la fraternité et l’amour régnaient. Cette fille avait
deux frères ainés; elle s’appelait ‘Rawiya’
c’est-à-dire celle qui raconte des histoires ou celle qui
donne l’eau, la boisson pour apaiser la soif.
Rawiya, brunette, de taille moyenne, pleine de vie, de grâce de
sympathie travaillait comme une fourmi, une abeille laborieuse, active,
studieuse, éveillée ; elle ne pouvait pas passer inaperçue,
je lui réalisais quelques croquis à l’école
; je voulais faire d’elle une toile, une peinture ; pour cela, elle
devait venir à l’atelier non loin de l’école
et poser.
Je fus dans les immeubles des militaires, près de la caserne, demander
une permission pour Rawiya de venir chez moi ; le père et la mère
qui avaient entendu des ‘échos’ de ce maître
qui dessinait les élèves, et savaient sa bonté, me
dirent : « Considère Rawiya comme ta propre fille ; elle
pourra se rendre chez toi quand tu voudras». Nous avons lié
connaissance ; le père de la petite Rawiya me visita plus d’une
fois. Je réalisai de Rawiya quelques portraits ; une petite princesse,
plus belle que celles de la famille royale espagnole que Velasquez peignait.
Ma maison était spacieuse, une ancienne bâtisse dans un jardin
d’orangers où je vivais seul avec ma pauvre mère cardiaque,
quand jadis, plus de dix personnes y habitaient.
Je sentais en cette petite élève une âme pure, une
âme sœur ; je remarquais qu’elle était très
choyée et aimée par les autres élèves ses
copines.
Je découvris qu’elle était une ‘voyante’:
adolescente, elle lisait dans les tasses à café, dans la
paume de la main, et surtout dans les coquillages elle avait toujours
une poignée de coquillages ramassés sur la plage dans son
sac scolaire.
Des coquillages marins de toutes sortes, des bigorneaux, des univalves,
des praires, etc… Les uns étaient brillants, intactes, couleur
argent ou ivoire, couleur ocre, rosée ou grise… Les uns étaient
cassés, laissant voir les circonvolutions intérieures spiralées
dans la coque. Sept à huit pièces.
Le métier de la voyante, la liseuse du sort, consistait à
jeter par terre, d’un tour de main habile, ou à tenir les
coquillages en main et à demander à la personne intéressée
d’y mettre la main, de fermer les yeux, de se concentrer et demander
des vœux, des souhaits, toujours au nom de Dieu.
Une fois les coquillages jetés à terre, la voyante pouvait
prévoir et prophétiser, lire l’inconscient, demander
au patient ‘si cela se réalisait vous allez me récompenser…
Découvrir le caché et le côté mystèrieux,
et intime des choses.
Cette soi-disant ‘profession’ ou carrière était
une spécialité des gitanes, des bédouines (au féminin).
Les coquillages étaient dans leurs poches comme le rosaire et le
chapelet dans les mains des religieux du temps ancien.
Nombreux sont ceux qui croyaient en des prédictions, à tel
point qu’il y a des gens qui ne sortaient pas de leur maison avant
de savoir ce que racontaient les bigorneaux.
La petite Rawiya était une de ses voyantes malgré son jeune
âge ; elle pouvait parler des heures sans relâche avec inspiration,
clarté et sûreté de vision.
Institutrices, instituteurs, voisins, amis,… se disputaient pour
la lecture de leur sort : mariage, travail, enfants, voyages, aventures,
projets, amour, bonheur ou déception etc…
Pour moi, elle était une ‘Béatrice’ de Dante.
Je l’aimais de tout mon cœur ; je me retrouvais en elle. Rawiya
avait beaucoup d’estime et de respect pour moi ; elle me considérait
comme son père spirituel. Elle aimait danser à l’école
et créait une ambiance très joyeuse ; elle chantait aussi.
Elle avait une richesse dans l’expression, sympathique et innocente
; elle était unique et éclipsait ses frères et copines.
J’ai mentionné que notre école était multiconfessionnelle
; les amies chrétiennes de Rawiya l’adoraient et sentaient
en son amitié une richesse ; elles s’aimaient, s’entraidaient,
échangeaient leurs idées et se visitaient.
Rawiya passait souvent chez moi, ma mère l’aimait et lui
offrait des sachets de douceurs. Elle me racontait qu’elle était
si heureuse à Jounieh, en cette ambiance de liberté, d’épanouissement,
de fraternité, qu’elle n’aimait pas vivre dans leur
petit bourg dans la Békaa.
Je lui achetais des livres, des romans pour son âge. Elle me raconta
que durant les grandes vacances elle passait la majeure partie de son
temps chez une voisine couturière, ce qui lui permit de posséder
un métier.
Elle me racontait qu’elle allait à l’église,
prier avec ses copines les dimanches et que ses parents ne la grondaient
pas, et qu’ils étaient très ouverts à tous
les courants religieux. Quand elle allait à la plage avec ses copines,
elle restait à ramasser des coquillages et n’osait pas se
jeter dans l’eau.
Elle me confia qu’elle n’avait jamais eu des aventures avec
les garçons et les amis de ses frères. Elle vivait dans
un autre monde. Des années 54 à 61 ce fut l’amitié
la plus pure, la plus noble avec cette petite Rawiya.
A l’école aussi il y avait une petite druze orpheline dont
la mère est décédée et était chrétienne
et dont j’ai oublié le nom, il y a de cela plus de 55 ans
!
C’était une confidente de Rawiya ; elles s’aimaient
et étaient très liées. J’avais réalisé
d’elles plusieurs croquis, quelques fois, elles venaient me visiter
ensemble, surtout pour déguster ce que ma mère avait préparé,
des galettes, des gâteaux, et autres sucreries. (Pour mes neveux
ses petits enfants). Ma mère ne leur offrait pas seulement des
pâtisseries, mais elle leur préparait aussi des tartines,
des fruits à consommer en route ; ma mère dans sa grande
générosité, gâtait tous les enfants.
Durant les grandes vacances, je décidai un jour de visiter mes
élèves du côté de Hrajel. J’arrivai un
soir chez les quatre frères; les fils de Naëf. Je fus reçu
à bras ouverts. Je fis une tournée dans leur propriété
et je vis, admiratif, quel effort avait fait Naëf pour aménager
ses terrains. Le soir on s’en fut couché sur une terrasse
au dessous d’une vigne après une longue soirée.
Le lendemain matin on se dirigea du côté du fleuve pour atteindre
l’entrée de la dite grotte... Nous nous étions munis
de lampes à pétrole, de bougies, d’allumettes etc…
Les premiers vingt mètres, il fallut ramper sur le ventre pour
atteindre un grand espace et s’aventurer dans le cœur de la
terre.
Cette excursion dura quelques heures pour ressortir enfin par son ouverture
étroite et nous diriger vers le sommet de la montagne. Je fus là,
entouré tout le temps par mes élèves. Je vécu
là avec eux une merveilleuse journée. Je passé une
seconde nuit sous la vigne et les étoiles, je localisai la petite
Ours et l’étoile polaire qu’on appelait la Phénicienne,
j’expliquais à mes amis comment connaître une étoile
d’une planète. La planète de l’amour, appelée
l’étoile du berger ou du matin, pourtant c’est une
planète, c’est la planète du cœur, Vénus.
La nuit on entendait les glapissements des renards qui s’approchaient
des maisons guettant les poulaillers et l’aboiement des chiens bergers
qui ripostaient.
Le matin, la mère de mes élèves en préparant
le pain, nous a cuit des ‘Mankouche’ l’illustrée,
la gravée…
Elle étendait la pâte et la couvrait d’une couche d’huile,
de thym, de sumac. C’est l’équivalent du croissant
en France ou du Bocadillo en Espagne, une tartine très populaire
et pas chère.
Cette matinée était consacrée à explorer la
montagne faisant suite à la source ‘el laban’ source
du lait, toutes les sources ont un nom de mystère. Un peu plus
bas, la source de la mariée: ‘ain el arouss’ ou la
source de la princesse la fille du roi: ‘ain bentel malek’.
Après une demi heure de marche nous étions devant une brèche
dans les rochers, nous sommes rentrés rampant ou marchant. A l’intérieur
ce sont de grands tunnels à plusieurs étages où il
y a plein d’avalanches et de danger. L’intérieur de
la montagne est comme une meule de gruyère.
Mes élèves, très prévoyants, laissaient des
signes par endroits, un chapeau, le fusil, un mouchoir, un sac…
pour le chemin de retour par crainte de se perdre. Nous avons passé
plus d’une heure dans le ventre de la montagne. En sortant nous
avons ramassé une grande quantité de fossiles. Nous avons
pris le déjeuner près d’une source.
Le soir, je suis rentré à Jounieh heureux et détendu.
Quelle belle chose que de lier une amitié avec de braves gens et
quel danger de pénétrer dans des grottes pareilles, aventures
que je ne ferais jamais aujourd’hui sans être accompagné
par des spéléologues et du matériel.
Quelle relation y-a-t-il entre les quatre frères et Rawiya ? C’est
justement pour décrire l’atmosphère de fraternité
entre élèves venus de partout, on comprendra mieux l’attachement
de Rawiya à ses amies et à Jounieh.
En octobre, le jour de la rentrée scolaire, je revoyais toutes
ses têtes auxquelles je m’étais habitué. Je
désirai revoir Rawiya en premier lieu, mais cette fois dans les
classes supérieures. La vie familiale reprit alors et les élèves
se racontaient leurs aventures des grandes vacances et Rawiya me racontait
souvent des souvenirs de sa petite enfance au village quand elle aidait
sa mère dans la cuisson du pain, ou quand elle gardait les chèvres
et les moutons de la maison comme dans toute vie champêtre à
la montagne, et toujours ses bigorneaux en sa poche prête à
tout service pour satisfaire les exigences d’autrui.
Cette ‘Béatrice’ était-elle une tzigane ? Heureuse
et serviable, elle considérait Jounieh comme le paradis terrestre.
Elle aimait étudier elle n’a jamais redoublé de classe,
elle aimait coudre, cuisiner et s’adonner à tous les travaux
ménagers. A Jounieh, elle se sentait libre, autonome. Elle se sentait
présente, vivait son individualité, exprimait ses capacités…
Elle était de loin supérieure à ses frères.
En 1961, je dus voyager à Madrid et ne revenir qu’en 1964.
Rawiya me confia alors qu’elle n’aimait plus retourner à
leur village, surtout lorsque son père, soldat ira à la
retraite ; il devait quitter obligatoirement la maison offerte par la
caserne et la laisser à un autre. Sa fille était triste
à l’idée que j’allais voyager et que je devais
m’absenter longtemps.
Je lui proposais de venir habiter avec ma mère qui était
toute seule et malade, de lui tenir ainsi compagnie ‘et tu pourras
jouir de toute la liberté. Elle n’arrivait pas à se
faire une idée de ce que je lui disais. Sa petite amie druze était
très inquiète et préoccupée. Vint le grand
jour, et le départ et le sort de Rawiya tomba pour moi dans l’oubli,
bien que je pensais à elle tous les jours et à ces années
passées en cette école. J’écrivis à
ma mère que si Rawiya demandait une aide et si elle désirait
habiter chez nous, de s’occuper d’elle. Ce fut tout.
Je ne reçu plus de nouvelles de cette fée sorcière
qui captivait les gens, les curieux, ceux qui l’aimaient et l’entendaient.
Elle savait nous emporter dans cet univers de l’évasion,
du rêve, de l’espoir… On se disait Rawiya a dit, a prévu,
a prophétisé.
Au retour de Madrid, je passais par cette école, j’y rencontrai
une nouvelle génération d’étudiants, qui se
souvenaient peu des anciens élèves…
Et le temps passa. Je me marie, j’eus des enfants; la vie pris son
cours, j’oubliai le nom du village de Rawiya et je perdis complètement
ses traces.
Je me consolais, un être si doux, si habile, intelligent, un être
comme elle, communicative, débrouillarde savait faire sa vie.
Au début des années 70-72, on sentait la détérioration
de la situation ; le ton montait dans la presse ; une crise se dessinait
à l’horizon, des rapts, des déclarations belligérantes,
des milices qui s’armaient et s’entrainaient.
Le pays entrait dans un début de cauchemar, qui a duré plus
de trente ans et qui a laissé le Liban meurtri. Un jour, à
Jounieh, on sonne à la porte ; c’est une religieuse qui se
pointe ; je l’observe sans la connaître ; pourtant dans mon
inconscient, cette figure sous l’habit ne m’est pas étrangère
et la religieuse me salue avec affection et enthousiasme ; elle me connait
sûrement. Dans son habit de nonne elle parait fort belle et sereine…
C’était la petite druze, l’amie de Rawiya que j’ai
connue aussi à l’école. Elle me raconta qu’elle
porte l’habit correspondant à sa vocation et qu’elle
vit dans un ordre de religieuses occidentales, que leur maison est momentanément
du côté de Zouk, qu’elle partira bientôt en Europe,
et qu’ici, elle s’occupe des pauvres et des démunis.
Elles ont une longue liste d’adresses de familles en difficultés.
Je promis de les visiter et de les aider et c’est ce que je fis
à plusieurs reprises : j’ai été chez elles,
chargé de boîtes de lait, riz, sucre, conserves etc…
qu’elles redistribuaient à leurs protégés.
J’ai même demandé à mes amis de venir en aide
à cet ordre.
Ma première question à l’ancienne petite druze (dont
la mère était chrétienne) fut : ‘Et Rawiya’
? Quelle nouvelle d’elle, où est-elle? Pourquoi ne m’a-t-elle
plus contacté? Ce beau temps de jadis ou Rawiya était l’étoile,
la star de l’école et de mon âme ?
Des larmes coulèrent à flot sur les joues de la belle religieuse
; elle était émue, elle avait perdu la parole ; je brulais
d’impatience pour éclaircir cet énigme.
Elle me raconte qu’à telle date, Rawiya n’avait pas
encore atteint son 20ème printemps ; elle s’était
suicidé, s’était donnée la mort; elle s’était
isolée dans leur cuisine au village, avait versé du pétrole
sur sa tête et ses habits et y avait mis le feu; morte brûlée
vive par le feu. Que s’était-il passé ?
De retour dans leur village, après la mise à la retraite
de son père, Rawiya avait eu plusieurs prétendants ; son
père qui était si compréhensif quand je l’avais
connu avait décidé de marier sa fille avec un cousin que
Rawiya n’aimait pas et ne voulait pas.
Dans ce temps là, la fille était esclave de ses parents,
de son père, son frère, son oncle etc… Elle ne décidait
pas de son sort, elle devait se taire et obéir. Ce ne fut pas le
cas pour Rawiya, cette petite tzigane émancipée.
Elle lutta, elle mena une vie infernale dans leur foyer, des querelles,
des discussions… Mais en vain elle devait obéir. Sa mère
n’osait pas intervenir ; la société chez eux était
masculine; le rôle de la femme était secondaire : le foyer,
la maison, les enfants… Pas de droit, de décision, mais une
soumission totale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui chez nos
frères de toutes communautés, ils sont maintenant avant-gardistes
et respectent la décision de leurs filles.
Au juste que c’était-il passé dans la maison de la
petite princesse Rawiya ; c’est-ce que j’ignore. A quel point
la pression des parents était-elle dure et les exigences des prétendants
?
Comment peut-on aimer quelqu’un de force ? L’amour c’est
comme le patriotisme : on est fanatique dans notre amour pour notre nation
et pour notre bien-aimé. Dans quel état d’âme
était Rawiya pour oser prendre cette ultime et fatale décision
? A-t-elle pensé à la belle vie passée à Jounieh
? À l’école ? À ses copines, à moi-même
son père spirituel et son intime ami ? Qu’a-t-elle fait de
ses coquillages et ses bigorneaux ? A-t-elle pensé à ces
séances de pose où elle était fière de se
voir portraiturer ? A-t-elle voulu être un exemple pour toutes les
filles de sa génération, leur exprimant que mourir vaudra
mieux que d’être soumise et humiliée ? A-t-elle voulu
appeler à une révolution dans le domaine des mœurs,
des coutumes ? A-t-elle lu et prophétisé son avenir en jetant
ses bigorneaux une dernière fois sur les pages de l’existence
? Et que de questions ont passé en mon esprit j’étais
meurtri par ce choc difficile à décrire. J’ai passé
plus d’une semaine sans aucune activité, j’ai été
comme paralysé par cet événement.
Quand la flamme déchaînée lui rongeait la chaire,
dans quel état de souffrance elle a affronté les douleurs…
?
Pauvre Béatrice ! Pourquoi ton ange gardien t’a-t-il abandonnée
? Et pourquoi la Vierge que tu avais tant aimée n’a rien
fait pour toi ?
La noblesse de ton âme, ta sérénité, ton amour
propre, ton idéalisme, l’amour que tu conçois comme
acte sacré et mystérieux… Toutes ces valeurs t’ont
poussée à te suicider ?
Tu as agonisé pour retrouver la liberté. Tu as été
le martyr des us et coutumes, des traditions ancestrales qui nous enchainent
et nous tuent. Rawiya, je te demande pardon. J’ai mis à ta
disposition ma mère et ma maison, tu n’as pas eu le courage
de te libérer des liens sociaux dont on est des otages. Tu as voulu
traiter avec l’éternité au lieu de te réconcilier
avec les hommes. Tu t’es libérée de ce corps terrestre
qui portait ton âme pour t’évader dans le monde des
rêves célestes. Tu tiendras compagnie à notre Mère
Céleste. De grâce chère Rawiya implore le Seigneur
et sa Sainte Mère pour venir à notre secours, toi qui est
au Paradis, tu tenteras surement de jeter tes bigorneaux pour amuser le
Créateur, de lui prouver que sa créature est digne d’être
son œuvre et qu’en elle le Créateur a mis tout son amour,
sa sympathie, sa grâce et sa pureté. Est-ce que les habitants
du Paradis ont besoin de tes coquillages dans leur éternelle félicité?
En écoutant la religieuse, mon épouse pleurait, ma mère
était décédée depuis trois ou quatre ans.
Rawiya prenait la sainte Vierge comme exemple et idéale dans sa
vie…
La religieuse d’ajouter: « Cela s’est passé depuis
des années ; je prie Dieu de sauver l’âme de Rawiya
tous les jours, Il répondra à mon appel et j’espère
rencontrer Rawiya un jour au Paradis. Je savais que cela allait te bouleverser,
je ne voulais rien te dire, moi qui vois des cas de misère tous
les jours et qui cherche à aider autrui, je te demande de prier,
que peut-on faire ? »
La brave religieuse, je l’ai rencontrée deux ou trois fois
pour disparaître complètement. Elle doit être quelque
part en Europe, en Italie ou en Espagne dans le monde vivant sa vocation.
Or, un jour, une semaine venait de s’écouler, j’ai
été dans l’une des universités voisines chercher
dans leurs archives de presse, où on garde les journaux classés
par années. J’ai choisi le dossier où la date du décès
de Rawiya fut mentionnée et je lus dans une colonne : ‘R.
20 ans s’est brûlée vive, refusant l’époux
imposé par son père. Choisissant la liberté, la mort
à la soumission ; elle s’est arrosée de pétrole
et s’est donnée le feu…’
Jusqu’à quand en cette fin du XXème siècle
pourra-t-on admettre de telles injustices ?
Des larmes ont coulé de mes yeux, j’ai lu et relu plusieurs
fois ces quelques lignes pour être sûr que je ne rêvais
pas.
Rawiya est présente en mon esprit dans sa transparence, sa naïveté,
son amour, ses prédilections et sa sympathie comme si c’était
hier.
Clairière ensoleillée et fleurie dans la forêt des
souvenirs, voilà moi aussi j’ai commencé à
collectionner des coquillages en souvenir de Rawiya.
Joseph
Matar
Tous
droits réservés pour tous pays
© Copyright LebanonArt
|