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L’ingénieur
ou l’histoire d’une amitié (Suite)
Il
aimait beaucoup sa chère maman il la respectait, prenait soin d’elle,
c’était sa vie. Pour le rendre heureux je proposai de lui
réaliser un portrait de sa maman, il accepta l’idée
de tout son cœur, et le portrait fut réalisé.
Nous vivions les évènements comme tous les Libanais de toutes
les communautés et souvent fois nous avions nos réactions
contre ou pour telle déclaration, ou fait, ou prise de position.
Il m’avait un jour demandé une peinture qu’il voulait
offrir à l’un des ‘ténors’ en politique
et chef de milices et leader ; ce dernier était ministre alors,
lui demandant peu après si le cadeau à ce chef lui avait
été offert ? il me répondit « vu ses prises
de position, son extrémisme, ses attitudes… je refuse de
le visiter et de lui offrir le moindre présent ».
Ses idées pour le Liban, terre et hommes, étaient sacro-saintes.
Le patriotisme, le nationalisme ne se négocient pas, ce sont des
valeurs identiques à l’amour, à l’amitié
: elles sont vraies ou elles ne le sont pas.
De temps à autre, il me montrait aussi des peintures qu’il
avait acquises quelque part. l’analyse et l’expertise duraient
des jours, surtout quand la signature n’était pas claire,
ou n’y était pas. « Cette œuvre, la fille tenant
un tambourin est de Habib Srour ; le dessin, la couleur, la patine, la
conception, l’expression, la technique… » etc. il avait
le flair ; il n’aimait pas rester dans le doute. « Cette autre
est à Onsi ; elle est traitée avec capacité et un
souffle poétique… cette autre, je ne sais de qui ; mais je
l’ai aimée ; elle est solide, bien composée, aux couleurs
agréables… quant à ces deux autres, je sais qu’elles
ne valent rien. Mais l’artiste est jeune ; il vient de rentrer d’un
voyage d’études ; je trouve nécessaire de l’encourager
; il a encore un long chemin à faire…
Les œuvres qu’il collectionnait chez lui étaient toutes
d’artistes libanais. D’autres œuvres d’artistes
qui se sont lancés dans l’abstrait, et les mixtes médias
etc… pourquoi pas ? il épiait toutes les publication des
galeries d’Amérique et d’Occident… il avait une
riche bibliothèque en livres d’art, gazettes et revues…
il suivait le mouvement artistique international, « cette toile,
je l’ai acquise parceque j’ai dévoilé tes touches
» me disait-il, c’était une nature morte de l’un
de mes élèves…
Rachid Wehbé, l’artiste peintre et ami à la fin de
sa vie, était très malade et souvent hospitalisé.
Monsieur Edmond, Boutros et moi, nous avons été dans l’atelier
du Maître et mes deux amis ont choisi quelques œuvres, les
plus belles. Rachid est décédé, son épouse
avait beaucoup de difficultés, il lui envoya un jour une aide symbolique
en souvenir de Rachid.
Boutros avait manqué sa vie d’artiste et de créateur
; sa formation dans le génie civil ne lui avait pas laissé
le temps de se consacrer à son hobby préféré,
sa passion. Une sculpture de Hoayek, un bronze, une tête de femme
sur un socle sobre ornait un coin de son salon ; une autre en bois, moitié
abstraite et inachevée de El mir… et d’autres aussi…
Il avait beaucoup d’ambitions pour les artistes libanais : il les
encourageait et faisait tout ce qu’il pouvait pour leur promotion.
Il me disait : « il faut faire comme en France, imposer une taxe
minime pour le ‘Beau’ afin d’ériger partout des
monuments, et de créer des musées et de financer tout ce
qui est art et culture. »
Il créa, grâce à Monsieur Edmond une maison d’édition
‘Tanit’ au nom phénicien, afin d’éditer
des livres très beaux sur la peinture libanaise. Il débuta
un premier volume, me choisissant comme l’artiste à éditer
en prime. Et pour une première, il fallut beaucoup de contacts
: l’imprimerie les planches en couleurs à sélectionner,
le texte etc… la reliure, la présentation, le format etc…
Et c’était lui, Boutros qui choisissait les noms des œuvres
qu’il dénichait quelque fois des noms bibliques, ou de civilisations
etc… Monsieur Edmond finançait le projet. Ils arrivèrent
à réaliser trois volumes en peu de temps. Les livres étaient
offerts. La vente de pareils ouvrages étant difficile, et ce n’était
pas notre objectif…
Puis enfin voici venu le nouveau venu du troisième millénaire
: l’Internet est arrivé avec l’universalisation de
toutes les données. Boutros s’est immédiatement converti
à ce langage, à ce moyen de communication rapide et nouveau,
il en est devenu un grand connaisseur ; il documentait William, mon fils,
sur tout ce qui est intéressant dans ce domaine.
Nous étions un jour à Byblos, pour l’inauguration
d’une grande fondation. Il y avait un public nombreux et distingué,
et l’un des Patrons de l’architecture, un gros bonnet, fier
comme un paon, possédant une grande boite d’études
et d’entreprises, est venu très souriant, un cigare à
la main, saluer Boutros, et Boutros de lui dire : « Va-t-en, je
ne veux pas te voir. Remplis d’abord tes engagements avant de t’adresser
à moi ! ». Je suis alors intervenu pour dire à Boutros
que ce monsieur était un professeur à l’université
etc… et que.. « Mal honnête » m’a-t-il rétorqué,
« je ne veux pas le voir, ni lui adresser la parole ». C’était
vrai, j’ai découvert peu après que Boutros avait raison…
Que dire d’une personne qui ne sait se plier comme le roseau ; même
devant un Président de la République à qui il refusa
de signer une formalité douteuse, ce qui contraignit ce dernier
à lui infliger des vacances forcées pour l’éloigner
une courte durée du ministère et obtenir d’un autre
l’entérinement signé du dossier douteux… nous
savons d’autres histoires pareilles !...
Bref ! C’était un chêne de nos montagnes qui se tenait
en parfaite compagnie avec le Créateur ! que de fois j’ai
entendu de grands entrepreneurs se lamenter et dire : il ne sait pas profiter
des occasions et il nous interdit de le faire.
Un jour, il me confia qu’il allait déménager, quitter
Jal el Dib, pour être à Achrafieh près de sa sœur
Aïda.
William me disait souvent, j’ai rencontré Boutros se promenant
sur la plage de Byblos. Il aimait la région de Jbeil, il venait
souvent visiter ce berceau de l’alphabet. Ses sœurs et frères
l’aimaient jusqu’à l’adoration. Le fait que j’étais
son ami, j’étais très estimé par eux et ils
m’exprimaient toute leur sympathie. Louisa passait dernièrement
plus de temps au Liban qu’en France afin d’être près
de son frère…
Le décès de leur frère Kaïssar l’a attristé
et perturbé. Une foule immense s’est rassemblée autour
de lui le jour des funérailles à Bzebdine. En réalité
nous savons que beaucoup de gens viennent pour la parade et la façade.
Mais enfin !
Le temps passait lentement et je remarquais que la santé de Boutros
se détériorait. En réalité que veut dire ‘santé’
et ‘maladie’, des termes employés en médecine.
L’Organisation Mondiale de la Santé O.M.S. qualifie la santé
d’ « état de bien-être total, corporel, psychique
et social » auquel tout être humain a droit. Une personne
peut se révéler saine et en bonne santé après
un résultat d’examen et d’analyses… alors qu’une
tumeur commence à se développer sans être encore détectable,
pour Nietzsche : « Il n’existe pas de santé en soi
‘1882’ ». En réalité la notion de santé
et de maladie est relative, et que santé et maladie ne sont pas
seulement des termes qui se soutiennent l’un l’autre mais
ils sont imbriqués, enchevêtrés etc… peut-être
fallait-il que j’utilise un autre terme ?
Un jour, Madona, ma fille médecin qui, pratiquant à l’hôpital
Rizk me dit : « Boutros est hospitalisé, je suis allée
le visiter, et il te salue. »
Mes visites à l’hôpital furent quotidiennes, son état
alla de mal en pire. Il changea d’hôpital, on le mit à
l’Hôpital Libanais.
Là, j’avais plein d’amis, je passais le voir tous les
jours et son état continuait à se détériorer
sans espoir !... le calvaire s’annonçait long, les souffrances
aussi. Boutros fut soumis à un tas de traitements, en vain. Il
luttait pour sa survie, lui qui avait été toujours si vivant,
si dynamique, si nerveux, si serviable ; lui qui n’avait jamais
eu de complaisances, ni de parti pris…
Il était du côté des valeurs, de la justice, du droit,
… de l’humain. Je demandais à mes amis médecins
s’il n’y avait pas une probabilité, un traitement magique,
une petite chance, un espoir… d’arrêter le mal, et de
prolonger un peu sa vie ?... les réponses restaient toujours négatives.
Je m’attendais un jour à la triste nouvelle.
Ce fut en Avril, au début du printemps de l’an 2001.
J’ai pleuré.
J’ai passé les quelques jours de deuil en permanence accompagnant
les parents. Le jour des funérailles, j’étais en compagnie
de Monsieur Edmond à Bzébdine, participant à la prière
et aux cérémonies… ma grande surprise fut de voir
peu de gens devant l’église : peut-être le quart du
nombre de ceux qui étaient à l’enterrement de son
frère… je disais plus haut que bien des gens sont plus soucieux
de la façade…
Boutros n’est plus présent pour les observer, les remercier
!
Une page de ma vie s’est ainsi tournée, et depuis mes relations
avec la famille, surtout Louisa et Aïda sont restées excellentes.
Il y a des personnes qui, après leur départ, continuent
d’être présentes dans les esprits, les cœurs,
les souvenirs !... Boutros en est une. En lui tout explosait en qualités,
valeurs, respect d’autrui, aide au prochain, service de la nation,…
un vrai Libanais!
Un homme exemplaire, ses traits d’esprit, sa perspicacité,
ses vues de visionnaire, sa grande culture, son amitié fidèle,
le frère aimable, le croyant convaincu, en lui tout était
parfait, ‘transparent’. Il attirait ses amis par son amour
et son grand cœur. Son œuvre, il accomplit dans les esprits
et dans les profondeurs de l’âme. Il n’a construit ni
palais, ni édifices, ni établissements etc… Mais il
a construit avec des convictions, une méthodologie dans les échanges,
des relations mutuelles et nobles. Les briques qu’il utilisait là
étaient moulées dans les sentiments, l’honnêteté,
l’héroïsme, l’intelligence, le vouloir.
N’est-il pas mentionné dans le livre des proverbes 8-12 à17
:Moi, la sagesse, j’ai pour demeure le discernement, et je possède
la science et de la réflexion. La crainte de l’Eternel, c’est
la haine du mal, l’arrogance et l’orgueil, la voie du mal,
et la bouche perverse, voilà ce que je hais … »
Joseph
Matar
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