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Dédié
à ces êtres dont les cicatrices sont si profondes, qu’elles
ne peuvent être soignées que par l’amour, l’espérance,
la lumière…
Joseph
Matar
Choix
et options divines - Lire Page
2 - Réponse de lecteurs
Je
vous offre ici quelques événements attristants que j’ai
vécus personnellement et qui m’ont bouleversé, des
actes où j’ai vu des choix du bon Dieu que l’on jugera
sévères mais pour lesquels je me convaincs, cependant de
sa présence.
Tout au long de l’histoire, des faits douloureux nombreux ont frappé
durement les hommes.
Le massacre des innocents raconté dans l’Evangile de Saint
Mathieu 2/16 n’est-il pas un exemple terrible ? Si ces enfants avaient
été nés ailleurs qu’à Bethlehem, ils
auraient vécu et auraient été épargnés
? D’ailleurs le mot historique : ‘Innocent’ interpelle
Dieu qui d’une fenêtre du paradis observe toute sa création
et est bien libre de laisser faire les hommes et de choisir qui il veut
qui vienne le rejoindre; il a très souvent semble-t-il préféré
les Innocents, les purs, des êtres très chers pour nous,
de belles et grandes âmes… Que de cas, de récits, d’histoires
où l’on s’adresse à Dieu devant la mort inattendue
et imméritée et les questions sont les mêmes: pourquoi
tel choix ? Et pourquoi lui ?
Vous avez sans doute lu Voltaire : dans son conte Zadig, il fait parler
l’ermite, auteur ou témoin de drames incompréhensibles
: « Si tu crois en Dieu, un Dieu attentif, tout puissant et bon,
tu t’en remettras à sa Providence et sa bonté ; sinon,
nous sommes en pleine absurdité et notre colère est alors
insensée… »
Les
appelés par le Seigneur - La première communion
1943,
j’avais à peine huit ans, je tenais ma mère par sa
jupe ou sa main. Un mois de mai, elle m’emmena avec elle à
Beyrouth ; la route était étroite, une route côtière
reliant le nord à la capitale. En montant dans l’autobus,
comme tous les enfants, je courus prendre un siège près
de la fenêtre. C’était un dimanche matin ; à
l’époque les Saints Sacrements n’étaient pas
du folklore comme en la période actuelle. Actuellement le côté
façade, luxe, la une dans la presse, les dépenses etc…
est mis plus en valeur.
J’étais heureux de regarder par la fenêtre, de voir
le paysage, les voitures etc… Au niveau de Dbayeh, je vois une jeune
femme qui tenait une fillette habillée en blanc, le costume traditionnel
de la première communion. Le temps était beau, ensoleillé,
le printemps, et soudain, le drame : une voiture, doublant un autocar,
faucha la fillette et l’écrasa ; je l’ai vue, dans
une nappe de sang, par terre, en sa robe blanche ; la mère affolée,
criait, se frappait la poitrine ; les gens accouraient… Notre autobus
s’arrêta, les curieux étaient nombreux et ceux aussi
qui ont une bonne volonté, serviables, courageux, volontaires…
La fillette avait été tuée sur le coup, elle venait
de recevoir pour la première fois l’hostie, le Saint Sacrement.
Ce tragique spectacle est resté en ma mémoire jusqu’à
ce jour ; il y a des événements qui se gravent en nos esprits
et que nous analysons et comprenons différemment, selon notre âge
et notre maturité… Je me demande toujours pourquoi Dieu permet-il
de tels faits ? Et pourquoi cette petite fillette, le jour de sa première
communion ?
Bien sûr, cela est tragique et peut-être demande-t-on à
Dieu, quand on croit en lui, de ne pas permettre le mal… Son silence
ou son absence font douter de lui… On se reprend cependant à
penser que rien ne lui échappe et que tout fait brutal peut avoir
un sens… Cette enfant fauchée ce jour-là dans la douceur
de sa première communion, il l’a reçue dans son ciel
et comment ! Et ça c’est son affaire. Mais la maman éplorée
et toute la famille et nous tous qui avons vu, senti et pleuré,
quel formidable test de passion et de sentiment s’est fait jour
: l’entraide bénévole, la compassion, la colère,
la résignation, l’espérance, quel événement
révélateur ! Le réel n’est pas que ce qu’on
voit seulement.
Annaya,
sous le portail
C’était
au début des années cinquante.
Le grand Saint Charbel venait de manifester sa présence et sa sainteté
à toutes les populations de la planète. Les Libanais, croyants
ou non, de toutes les communautés, se pressaient nombreux pour
visiter Annaya, le couvent, l’ermitage et prendre des reliques du
lieu, où le Saint avait passé sa vie, de la terre, des feuilles
d’arbres, des morceaux du grand et vieux chêne sous lequel
passait ou priait l’ermite. Le trajet était fait par autobus
jusqu’au couvent ; ensuite, les visites se faisaient à pied.
Ce fut l’objet de la une de la presse assez longtemps ; on ne parlait
que d’apparitions et de miracles du Saint.
Une famille, père, mère et enfants se dirigèrent
ce jour-là à Annaya, devenu, le plus grand centre de pèlerinage
du Liban ; les enfants étaient heureux, ils couraient devançant
leurs parents et soudain, un grand portail en fer forgé, placé
contre un mur, glissa et écrasa l’un des enfants, un petit,
de cinq ans… Il mourut sur le coup. Mère et père affolés
ne savaient quoi faire autre, qu’implorer la Vierge, le Saint, crier,
pleurer.
On ne put transporter l’enfant à un hôpital ; le plus
proche, à Byblos aurait demandé une heure de temps. L’enfant
qui avait rendu l’âme était là entre les bras
de sa mère éplorée, elle serrait le petit cadavre,
en vain… Il fallut bien se résigner et s’en remettre
à la volonté du tout Puissant.
Dieu avait repéré ce petit et avait fait son choix ; une
âme pure pour l’asseoir à ses côtés au
Paradis…
Soixante cinq ans après l’événement, je rendais
visite à l’un des membres encore vivant de cette famille.
C’était son frère, son aîné qui à
l’époque avait sept ou huit ans. Un vieux garçon,
toujours célibataire dans une luxueuse résidence près
du Collège des Maristes.
Il résuma : ‘Nous étions avec papa et maman; nous
courrions dans les couloirs du couvent ; une grande porte en fer était
mal appuyée contre le mur ; en une fraction de seconde, elle glissa
et écrasa mon petit frère ; vous vous imaginez maman qui
criait follement demandant un secours, en vain ; la mort avait été
plus rapide. Oui, j’ai la foi, mais que fait là-haut ce petit
au Paradis ? Est-ce que les âmes, là-bas, ont les mêmes
soucis et programmes qu’on a sur terre ? Pourquoi lui, ce jour-là,
au couvent, à Annaya, alors qu’on fêtait le Saint ?’
« Ces choses-là sont rudes, a dit Victor Hugo ; il faut pour
les comprendre avoir fait des études ! » Les parents et nous,
sans comprendre, nous nous sommes résignés : c’est
encore un poète qui l’a dit : « Vouloir ce que Dieu
veut, est la seule science qui nous met en repos »…
Faraya,
la falaise
Il
y a des années, petits, nous passions les étés à
Faraya, en haute montagne. On louait une petite maison, une chambre, une
terrasse ; etc… en un endroit où on pouvait s’abriter,
qui n’était toujours pas luxueux.
On vivait à l’extérieur, dans la nature ; on rentrait
dormir seulement dans la chambre à six ou plus. On cuisinait sous
un arbre, on prenait les repas sous la vigne, on écrivait les devoirs
de vacances près du fleuve ; la nature était pittoresque
; aujourd’hui (elle s’est transformée en un centre
de ski et est devenue polluée comme les grandes villes).
A Faraya, une grande falaise en forme d’arc, très élevée
entoure une partie du village, des cascades d’eau, des rochers,
des pentes et des terrasses… où nous faisions des sorties
inoubliables entre amis de classe qui venaient aussi estiver là;
les Maristes y avaient leur centre de vacances, et beaucoup d’élèves
y venaient passer l’été, surtout les internes dont
les parents étaient émigrés en Amérique ou
en Afrique. Les jeunes organisaient des sorties et l’on passait
toute la journée dans la nature, près des sources, pour
ne rentrer que tard, le soir.
Un certain élève, aimé de tous ses camarades, aimable,
serviable, élégant, sportif, studieux, s’appelait
Jean. Tous les jeunes connaissaient Jean. Et durant l’une de ces
sorties, en longeant la haute falaise, Jean glissa et s’écrasa
à une trentaine de mètres plus bas.
Quelle catastrophe ! Que faire ? Que se passa-t-il ? Jean avait une quinzaine
d’année, un élève modèle ; Tout le village
accourut, les secouristes escaladèrent les rochers ramenant Jean,
sans vie, le corps inerte. Son âme aura été reçue
par le Seigneur. La chute avait martyrisé ce corps terrestre. Jean
notre ami ‘est au ciel’ nous disait-on. Nous petits, (11ans),
nous étions écrasés par ce triste accident.
Est-ce que ces faits sont inscrits à l’avance dans les signes
du zodiaque céleste ? Quand sonne l’appel de l’horloge
là-haut, les horlogers sur terre n’ont aucun pouvoir de modifier
l’heure du destin, créé lui aussi comme l’espace.
On peut rêver à ce qu’eût été ce
jeune homme si doué et brusquement fauché là sans
raison alors que tant de méchants réussissent et prospèrent.
C’est le sujet fameux d’un conte arabe : ‘Mon fils,
dit le sage marabout à son disciple inquiet, il était écrit
que ce jeune homme eût mal tourné, etc… ‘Dieu
a su ce qu’il fait ; ce qui est arrivé a été
mieux pour lui. Adore les volontés de Dieu’ etc…
Philippe
et le rocher
Fin
juillet 2009.
Une grande cérémonie de mariage non loin du couvent Saint
Maroun à Annaya se déroulait dans le faste ; des centaines
de convives étaient présents. On préparait ce mariage
depuis plus d’un an dans la résidence d’un richissime
ami. Le mariage, ce sacrement, se célèbre d’habitude
dans l’église, comme la communion, l’ordination, le
baptême… Mais on peut obtenir une faveur, une permission pour
le célébrer chez soi, pourquoi pas ? Puisque nos mystères
sacrés se transforment en folklore, en fête mondaine, où
l’on gaspille de grandes sommes pour se montrer et être une
matière pour les potins et les revues, alors qu’il y a tant
de démunis en ce monde… Passons !
Un autel fut érigé spécialement pour l’événement,
des tables installées sur les terrasses, un décor des plus
beaux entre les arbres, comme si nous étions dans un grand palace,
des lumières splendides face au couvent, de grands restaurateurs
pour un riche dîner et menu, tout était parfait, bien préparé,
l’arrivée des mariés, la réception, la musique,
l’évêque qui devait célébrer les noces
etc… La ‘crème’ de la société était
sur place, les grandes tenues, le chic, le gala, etc…
Les enfants nombreux, bien costumés jouaient, heureux, sautaient
sur les rochers, couraient d’une terrasse à l’autre,
chacun voulant prouver sa force, son héroïsme, son individualité,
quand une roche de plusieurs tonnes dévia de son axe instable et
écrasa le jeune Philippe d’une dizaine d’années.
Les enfants apeurés, criaient au secours, mais l’enfant était
déjà broyé, et personne ne fut capable de soulever
un pareil bloc de pierre ; qui de nos sociétés actuelles
a le courage et est capable d’actes pareils ; un de mes ouvriers,
présent sur les lieux, Najah, en tant que main d’œuvre,
arracha la croix (poutre de bois), élevée pour l’occasion
et l’utilisa comme levier pour pouvoir soulever le rocher de quelques
centimètres, retirer l’enfant inerte, et le prendre entre
ses bras, le transporter à toute vitesse aux urgences de l’hôpital
le plus proche. L’ouvrier m’avoua plus tard que le sang coulait
de partout. Philippe laissant ce mariage terrestre aux terriens a rejoint
le Seigneur pour des noces célestes près de Marie et des
Saints… Dieu, là en voulait-il à la noce étalée
?...
A Cana, la noce était bien belle où le Christ manifesta
sa divinité. Le Christ et sa mère en étaient les
‘étoiles’.
Philippe a-t-il vu cette étoile ? A-t-il voulu la rejoindre ? Parmi
tant d’enfants, des dizaines, pourquoi le choix de Dieu fut-il ce
beau et pur Philippe, cet innocent ? Cette âme lumineuse ? Le bon
Dieu a-t-il eu besoin de cet enfant dans le Paradis ?
Destinée ! Ô destinée…
Que d’accusations, de prières, d’implorations se font
en ton nom !
Destinée, tu règles notre sort d’avance, tu es indépendante
de notre volonté. Destinée n’as-tu pas de cœur
? Des yeux ? Des oreilles ? Du sang qui circule en toi ? N’es-tu
pas humaine ? Te prononcer coupe l’haleine ; arrête la parole…
point final. Destinée, souveraine en cette existence… Epée
de Damoclès ou fleur d’amour… éclatantes lumières
ou obscures ténèbres… Notre seule consolation c’est
notre foi et notre espérance.
Destinée, ta lecture est indéchiffrable, ton caractère
est illisible par nous pauvres humains.
Destinée tes voies sont inconnues, les hommes ont-ils tort de te
juger ? Ne comprenant la moindre particule en toi ? Tu es toujours inédite,
tu te manifestes dans la sérénité et le calme bonheur
de notre séjour ici-bas. Tu es comme ce voleur dont parle le Seigneur,
viendra-t-il le matin ? Le soir de notre ère ? À minuit…
à tout moment.
J’ai connu le malheureux père de Philippe qui n’arrivait
pas à assimiler l’événement, il mourait de
chagrin.
Le petit Philippe, je ne l’ai pas connu mais je l’ai aimé
comme mes enfants, il était d’un autre monde, d’une
rare originalité personnelle ; il ne ressemblait à personne
d’autre qu’à lui-même ; son père était
l’idéal qu’il voulait satisfaire ; chérir et
lui prouver son héroïsme.
Or, tous nos livres saints abordent ce sujet, celui de Job injustement
châtié, ou de Jésus injustement sacrifié…
et nous renvoient à l’espérance : un jour nous comprendrons
; le Christ a dit : ‘Je reviendrai’. Nous pensons au général
américain de la deuxième guerre mondiale qui avait tout
perdu devant l’attaque surprise des Japonais à Pearl Harbour
: je reviendrai ! Et on sait avec quelle énergie et quel brio il
est revenu !
Tout n’est pas dit dans le malheur… ‘Je reviendrai’:
Mac Arthur.
La
barque
Nous
sommes à Byblos. Berceau de l’alphabet et des civilisations.
Les trirèmes jadis sillonnaient la mer Phénicienne qui s’appela
plus tard Méditerranée.
Actuellement, Byblos est un site touristique archéologique, port
de pêche et de plaisance. Byblos est multiconfessionnelle : Chiites,
Sunnites, Maronites, Grecs, Arméniens… se côtoient
et se partagent le travail. Deux familles de pêcheurs : Ali partageant
son travail avec Antoun. Ils allaient jeter les filets à deux,
ou chacun à son tour ; l’important, c’est qu’ils
se partageaient les bénéfices.
Antoun tomba gravement malade, Ali prit la relève et sentit qu’il
avait des obligations envers Antoun, il lui donnait quelques fois l’argent
de toute la vente du poisson. Il pêchait tous les jours voulant
ainsi augmenter ses rentrées pour aider Antoun.
Seul, Ali se fatiguait, ses enfants l’aidaient. Leur petite barque
était dotée d’un petit diesel à hélices,
il ne ramait pas, pourtant il gardait les deux rames fixées à
la barque en cas d’accidents ou d’arrêt du moteur en
haute mer.
Un vendredi, Marouan le benjamin de Antoun voulut accompagner Ali. Ils
partirent jeter les filets la nuit pour les retirer le lendemain tôt.
Ali tenait la barre et Marouan dépliait les filets et les jetait
à l’eau.
Leur besogne terminée, ils dormirent dans la barque en laquelle
ils allumèrent une puissante lumière pour attirer les poissons.
De bon matin, ils commencèrent à tirer les filets, ils avaient
pêché beaucoup de poissons. Marouan plongea dans l’eau
voulant ramasser un bout de corde ; il contourna la barque ; il était
près de l’hélice, quand Ali démarra, Marouan
fut déchiqueté en poussant un grand cri. Le père
épouvanté sauta à l’eau arrachant le jeune
homme et le releva dans la barque, mais il était déjà
dans un autre monde, il agonisait, inconscient, Ali se lamentait conduisant
la barque à toute vitesse vers la côte, d’autres pêcheurs
qui n’étaient pas loin avaient remarqué que Ali était
en difficulté ; à ses cris ils le rejoignirent.
Toute la plage fût endeuillée. Ramener un corps inerte à
la maison, alors que ce jeune homme était plein de vie, d’humour,
de gentillesse.
Est-ce que le bon Dieu avait besoin de ce pauvre pêcheur ? Est-ce
qu’on pêche du poisson au Paradis ?
Une dizaine de jours à peine auront passé ; Ali et Antoun
sont de nouveau dans leur barque pour gagner leur pain.
Quelle raison se sont-ils faits ? Ils sont, après tout, des croyants
et tous les deux s’en sont remis à Dieu. C’est lui
qui sait et qui décide. Nous sommes d’un côté
du décor ; ce que Dieu réalise de l’autre côté,
un jour nous le verrons : ‘En cette foi, je veux vivre et mourir
!’ fait dire le poète Villon en 1465 à sa vieille
mère qui le verra être pendu.
Le Palmier et l’Enfant
Début
des années 1980, je peux retrouver la date exacte, l’heure,
le jour dans les registres de l’école de la Sainte Famille
Française à Jounieh.
Mes deux filles étaient inscrites en cette excellente école
qui se trouve à moins de trois cents mètres de notre maison.
Une voisine les accompagnait à pied à l’école,
marchant sous les arbres sur le trottoir évitant les passages à
feu rouge. Il n’y en avait qu’un seul dans le centre de la
ville où un policier municipal était toujours présent.
Quand mon horaire le permettait, je les accompagnais en ma voiture.
Ce jour-là, une tempête, un orage comme on n’en avait
jamais vu s’était abattus sur la baie. Le vent soufflait
si fort qu’il emportait des voitures légères, des
tuiles des maisons, des fenêtres, des toits étaient arrachés…
Les filles savaient, je le leur avais expliqué, que quand gronde
l’orage il fallait aller se refugier dans l’entrée
d’un immeuble ou un endroit bien protégé.
Ce jour-là, les vagues de la mer s’écrasaient hautes
de plusieurs mètres et furieuses sur la route côtière
; des gens se précipitaient de partout pour rentrer chez eux. J’étais
inquiet pour les filles. Normalement, je n’écoute la radio
que lorsque je suis en voiture ; durant les événements,
les speakerines informaient les auditeurs sur l’état des
choses : barrages, explosions, enlèvements à tel endroit,
ou autres dangers etc… Et soudain on nous informe de la météo,
tempête, routes dangereuses, visibilité mauvaise, des arbres
arrachés partout, des poteaux électriques, coupures de courant…
Et qu’un palmier arraché au Collège de la Sainte Famille
et qu’une fillette de 6-7 ans y a été écrasée
etc…
Ce flash s’est abattu sur moi, comme un coup de tonnerre ! A toute
vitesse, conduisant follement, grimpant sur le trottoir pour me garer
devant l’école et je courus, affolé, à l’entrée
de l’école ; les cours avaient été arrêtés
et les enfants couraient cherchant chacun son autobus et des parents se
précipitaient cherchant les leurs. Je rencontre un prof, docteur
en histoire, ancien collègue il me dit :’Ne t’en fais
pas je viens de voir tes deux filles avec leur accompagnatrice ; elles
sont sous le préau, elles t’attendent’. Il venait de
calmer une partie de mes émotions et réactions…
Mais cette petite que je ne connaissais pas, j’ai voulu savoir :
cette petite s’était réfugiée près du
palmier croyant que son gros tronc la protègerait. Le palmier a
été arraché par les vents et la fillette écrasée.
Pauvre petite innocente !
Dans les histoires d’enfants, le palmier est décoratif, une
droite verticale qui atténue l’horizontalité des déserts,
un arbre qui illustre la fuite de Jésus et de la Sainte Famille
en Egypte etc…
Mon cœur était oppressé ; j’étais très
triste, j’ai souffert comme si j’avais perdu l’un des
miens ; j’ai passé une semaine en état de profonde
tristesse ; je suis allé voir le palmier, tombé, géant
sur le sol ; j’ai demandé à propos des parents de
la petite défunte ; je les connaissais.
Cette petite innocente ne pouvait-elle pas se réfugier sous le
préau ou à l’intérieur de l’école
?
Pourquoi ce palmier, et il y a tant d’autres palmiers, ficus, eucalyptus
etc…
Le bon Dieu parmi des milliers d’élèves à l’école
avait fait son choix. La petite innocente, à l’âme
pure, a rejoint le Paradis pour raconter aux anges ce qu’ils ignorent.
Fillette sur terre, princesse dans le ciel !
Il me fallait trouver des mots, pour consoler ces gens, et les Sœurs,
et leurs élèves… Et c’est encore Victor Hugo
pleurant sa fille qui venait de se noyer à Villequier… ou
encore Lamartine à sa fille à Beyrouth : « Nous ne
voyons jamais qu’un seul côté des choses… un
jour, nous comprendrons… »
Histoire
de Latouf
Je
l’ai connu récemment, depuis quatre ans, de taille moyenne,
brun, plutôt maigre.
Une personne discrète, serviable qui a beaucoup de retenue, un
caractère noble, distingué, souriant, affectueux.
Je sentais bien cependant qu’un voile de tristesse le couvrait,
qu’une plaie non cicatrisée suintait continuellement.
Il ne fallait pas le questionner pour connaître son malheur. Il
vivait sa douleur seul et ne voulait la partager avec personne. Son optimisme,
sa foi en Dieu étaient inébranlables. J’avais la sensation
que ce Latouf m’était connu depuis très longtemps.
Il me raconta un jour qu’il avait deux fils seulement, qu’ils
avaient de bons postes et qu’ils étaient dans les Emirats.
Il ne m’a pas raconté toute son histoire et son grand malheur.
On s’est échangé des visites etc… Je sentais,
malgré sa bienveillance, sa générosité, son
accueil chaleureux, son dévouement, sa conversation que sa gaité
gardait une certaine amertume. Une douleur profonde qu’autrui ne
pouvait atteindre. Plus tard, un commun ami me confia que Latouf était
une personne plus décontractée, plus sociable, un être
très vivant qui faisait des sorties, des visites et qui s’était
isolé, passant plus d’un mois sans nourriture, tristesse,
anxiété, j’allais dire désespoir. Il était
perdu, égaré, se débattant au fond d’un gouffre
duquel il ne pouvait sortir etc… à la suite du décès
de son troisième fils à 23 ans dans un accident de voiture.
J’ai connu l’épouse et les enfants de Latouf : une
famille exemplaire, de vrais croyants, de bons citoyens aimés par
leur entourage, se sacrifiant pour autrui. Une famille vivant dans le
respect et la crainte de Dieu.
Soudain, ce fut le Maître, qui allait éprouver ses sujets,
le choix fut décidé. Le fils choisi, l’élu
qui serait extradé près de son Créateur.
J’ai alors compris la crise que Latouf traversait, je n’avais
pas connu le fils, mais il était à l’image de son
père.
Je n’ai jamais mentionné à Latouf que j’étais
au courant de ses malheurs et de sa peine. On se voyait souvent, on parlait
de tout sans mentionner jamais notre disparu au Paradis.
J’ai partagé la souffrance de Latouf sans connaître
le fils et l’accident fatal. Latouf est un croyant convaincu : il
faut accepter ce que la Providence nous cache.
Il passe régulièrement chez moi, presque chaque semaine,
de courtes visites où il m’exprime son amitié et la
tranquillité d’âme qu’il trouve en ma présence.
Il passe inaperçu, comme une brise, il est toujours le père
de ces trois fils ; l’un a changé de résidence sans
plus ; faudrait-il dire un ambitieux qui aura voulu s’enivrer de
voir la Face Lumineuse du Christ dans le Ciel ?
Si telle est la foi, pourquoi demeuré accablé ? Job disait
: « Dieu m’avait donné ; il a repris ! Je lui fais
confiance et il attend de moi… Quoi ? (Job 19/1-27). « Je
vivais tranquille quand il m’a frappé » (id 16/12sv).
Ce poème de la souffrance imméritée est éternellement
vrai, même si Job et son petit et brillant avocat Elihou n’ont
pas su dépasser la simple résignation. Tout chrétien
peut aller plus loin, tel Saint Paul aux Philippins (ch3/20-21) «
Me voilà devenu extra terrestre ! ».
La
place meurtrière
Un
couple, mes amis, avaient eu deux garçons et une fille après
6 ans de mariage. J’ai été le parrain de l’un
des enfants. Le papa était un ancien élève. Ils venaient
me visiter tous ensemble et le père était plus fier que
Napoléon à Austerlitz lorsque les enfants l’entouraient
; il aimait être en public, à la messe, dans les cérémonies,
chez des parents, avec sa petite troupe bien vêtue. Ses enfants
étaient sa gloire, sa conquête ; il était attaché
à eux et les aimait follement. Il me disait qu’il se sentait
enfant comme eux, qu’il aimait les jeux des enfants, les films pour
enfants, les douceurs et les glaces comme les enfants, qu’il était
‘René’, petit et qu’il désirait grandir
avec eux dans toutes les périodes de la vie. Si l’un d’entre
eux avait la moindre température ou malaise ou indisposition c’était
des multitudes coup de fil aux pédiatres et médecins à
ne pouvoir dormir les nuits.
Un dimanche matin, ils se parurent de ce qu’ils avaient de plus
beaux costumes et partirent à la messe en la Cathédrale
Saint Jean. Après la sainte messe, ils se dirigèrent à
Batroun, village sur la côte non loin de Byblos, à mi-chemin
de Tripoli, quand soudain un camion fou fonça sur leur voiture.
D’habitude les trois enfants étaient assis sur le siège
arrière ; ce jour là, le plus jeune avait voulu rester devant
sur les genoux de maman. Sur le choc, le crâne du petit fut écrasé,
il fut ‘le sac de sable’ qui sauva la mère. Sa maman
l’étreignait contre elle, ne pouvant réaliser ce qui
s’était passé. Le père et la mère furent
hospitalisés, la fille et son frère furent pris chez leur
tante ; le petit défunt fut enterré sans la présence
de son père et sa mère. Ses grand-pères, grand-mères,
oncles… s’occupèrent des émouvantes funérailles.
J’avais lu, par hasard, le rapport de la police qui parlait du ‘conducteur
ivre’ du camion etc…
Une fois rétabli, le papa vint me voir pour pleurer, sangloter
dans mon atelier, me disant : « que le bon Dieu aurait pu choisir
un agneau comme pour Abraham, au lieu de permettre la subite mort de mon
petit innocent. Selon quel ‘barème’ ou ‘calendrier’
le bon Dieu se conduit-il ? J’aurais préféré
mourir à sa place ». Le pauvre ami se lamentait comme Jérémie.
J’ai tenté de calmer sa tristesse et l’ai invité
à s’occuper de l’éducation de ses deux autres
petits. Après tout, cet enfant avait sauvé la maman (épouvantable
argument !) et du ciel où il était, il intercédait
pour eux. J’avoue qu’il faut, dans ce cas, une bonne dose
de foi, mais je connais des gens qui en vivent vraiment convaincus et
dont le souvenir du petit disparu est un motif puissant de vie plus haute
et plus constructive.
Vitrine
à Byblos
Durant
ces dix dernières années le secteur touristique restaurants,
cafés, stéréo, night clubs, boulangeries, sandwiches
et boisson, a joui d’une grande expansion. Des rues entières
se sont transformées en restaurants aux ‘noms’ divers,
le chinois, l’italien, le russe, l’espagnol, le brésilien,
les plats libanais, turcs, ou maghrébins… A lire seulement
ces pancartes il faut une journée entière, sans compter
les multiples poissonneries, fruits de mer, sushis et le snobisme qui
veut qu’on déguste tout ce qui est nouveau.
On retape et restaure des vieilles maisons pour en faire de sites nouveaux
attractifs, un peu anciens, pittoresques, on va même jusqu’à
déraciner des oliviers millénaires et les replanter dans
les nouveaux sites pour dire qu’on a de l’ancien histoire
ici. Au temps des Grecs celui qui arrachait un olivier, on lui coupait
la tête dit-on. On ne respecte plus la nature, on pollue et prostitue
même les valeurs les plus sacrées.
Les gens riches, demandent d’acheter une ancienne maison, avec des
arcades, voulant revivre artificiellement les périodes passées.
Entre Amchit et Byblos, se trouvait un de ces chantiers voulant transformer
une ancienne résidence en un restaurant ‘moderne’.
La façade en forme de triples arcades devait être intégrée
dans un ensemble de fer forgé décoratif réalisé
par un ferronnier artiste. L’ensemble fut réalisé
; il fallait le fixer, le souder, le stabiliser etc… C’était
le soir, les ouvriers négligents laissèrent cette ferronnerie
appuyée contre le mur sans aucune protection. Les enfants du propriétaire
inspectant le futur restaurant le soir même, s’approchant
de la ferraille, elle glissa je ne sais comment et l’un des enfants
fut écrasé sous le poids, faisant un grand bruit ; une partie
des colonnades dégringola, une catastrophe ! Tout Byblos parlait
de cet accident, surtout durant l’enterrement, et de la négligence
des ouvriers…
Je me demandais : si cet enfant avait été ailleurs, il serait
mort autrement ? Si son nom, la date de son départ, son sort, si
son temps s’était terminé là, si son rendez-vous
était fixé d’avance, que pouvait-il faire d’autre
? Je connais de loin les parents de cet enfant. Je sais qu’ils ont
achevé la transformation de la résidence en un restaurant
florissant. Ils cuisineront peut être des galettes et des sucreries
aux petits anges du paradis. Il fallait donner à Eliasar ce bout
de pain et cette goutte d’eau pour notre salut final à tous.
Pouvait-on classer ce drame malheureux et aller de l’avant comme
si de rien n’était ? C’est le secret de ces gens-là.
Il n’exclut pas la tristesse rentrée, pudiquement soustraite
aux yeux du public, transformée en service généreux
après tout.
Destin
sur le pont
1987.
J’étais chef de département à l’Ecole
des Beaux Arts. Responsable donc d’une matière pratique,
dessin et peinture, et décideur dans toutes les sections : architecture,
intérieur, peinture, théâtre, programmes des professeurs,
travaux, des étudiants, jugements, remarques, notes…
Ma fille ainée, Marina, qui faisait des études d’architecture
avait sa copine d’école des religieuses qui faisait le théâtre,
l’art dramatique.
Elles faisaient le trajet Jounieh-Beyrouth souvent ensemble, quand je
ne ramenais pas Marina avec moi.
Aux Beaux-Arts, les étudiants font souvent des nuits blanches,
surtout avant la présentation des projets pour le jugement. Le
niveau était excellent. On se disputait nos diplômés
dans le monde des entreprises au Liban, dans les Emirats, en Europe et
partout. Je dépensais toutes mon énergie afin d’avoir
un excellent niveau malgré l’anarchie de certains étudiants,
les intrigues des partisans de certains partis politiques voulant mettre
leurs mains partout ; et malgré toutes les difficultés,
le niveau était bon ; moi j’étais comme ce prêtre
qui célébrait les offices ne connaissant aucun des fidèles
qui le côtoyaient. Aïda l’amie de Marina était
une jeune fille, pleine de vie, d’énergie et très
communicative. Un soir de novembre, dans les débuts de l’année
universitaire, un soir pluvieux, Marina voulut m’accompagner ; elle
s’excusa auprès de son amie.
Nous partîmes et fîmes une tournée entre Jounieh et
Byblos, visitant mon frère et autres. Le soir Aïda rentra
seule. Aïda avant de quitter l’Université, appela sa
mère pour lui demander de l’attendre à dîner.
Aïda arrivant au niveau du pont, monte sa pente et en descendant
se trouve nez-à-nez avec une voiture garée en pleine route
et fermant l’accès, celle d’un richissime industriel
rentrant de Beyrouth ; l’accident fatal eut lieu sur le pont d’Antélias,
l’industriel avait crevé un pneu, tout bêtement il
avait arrêté la voiture et téléphona pour demander
de l’aide et alors eu lieu l’accident fatal. Grièvement
atteinte, Aïda fut transportée à l’urgence dans
le coma entre mort et vie ; l’industriel, lui était sain
et sauf. Il en est devenu comme fou ; il proposa d’offrir son avion
personnel pour transporter la jeune fille en Europe, la faire soigner,
qu’il était prêt à dépenser toute sa
fortune pour la sauver etc… Il était sincère et se
considérait comme criminel involontaire etc…
L’encéphalogramme était plat, elle resta trois semaines
dans le coma, puis on décida de débrancher les machines
! Et Aïda fut enfin déclarée morte. Sa maman qui m’avait
visité plus d’une fois, était comme la ‘mère
douloureuse’, elle ne se rétablit plus du choc jusqu’à
son propre décès. J’ai connu tous les membres de cette
famille qui me disaient : ‘grâce à Dieu que Marina
n’était pas en compagnie de Aïda ; elle aurait été
tuée aussi’ Je crois pourtant que non ; lorsque sonne l’horloge
du destin, on ne peut rien contre.
Voltaire a dit que Dieu est l’Horloger, et l’Univers une horlogerie
qui marche. En un sens oui ; mais pas en tous… Il faut parler de
Providence et s’en remettre à elle avec respect, humilité,
et si possible, gratitude. Il sait ce qui convient ici et là et
il est bon ! « Dieu seul est bon » a dit notre Seigneur au
notable curieux (Marc10/18).
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Joseph
Matar
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