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Liban Art présente les oeuvres de l'artiste peintre et poète Joseph Matar

Liban Article Litteraire Joseph Matar

 

Dédié à ces êtres dont les cicatrices sont si profondes, qu’elles ne peuvent être soignées que par l’amour, l’espérance, la lumière…

Joseph Matar

Choix et options divines - Lire Page 2 - Réponse de lecteurs

Je vous offre ici quelques événements attristants que j’ai vécus personnellement et qui m’ont bouleversé, des actes où j’ai vu des choix du bon Dieu que l’on jugera sévères mais pour lesquels je me convaincs, cependant de sa présence.
Tout au long de l’histoire, des faits douloureux nombreux ont frappé durement les hommes.

Le massacre des innocents raconté dans l’Evangile de Saint Mathieu 2/16 n’est-il pas un exemple terrible ? Si ces enfants avaient été nés ailleurs qu’à Bethlehem, ils auraient vécu et auraient été épargnés ? D’ailleurs le mot historique : ‘Innocent’ interpelle Dieu qui d’une fenêtre du paradis observe toute sa création et est bien libre de laisser faire les hommes et de choisir qui il veut qui vienne le rejoindre; il a très souvent semble-t-il préféré les Innocents, les purs, des êtres très chers pour nous, de belles et grandes âmes… Que de cas, de récits, d’histoires où l’on s’adresse à Dieu devant la mort inattendue et imméritée et les questions sont les mêmes: pourquoi tel choix ? Et pourquoi lui ?

Vous avez sans doute lu Voltaire : dans son conte Zadig, il fait parler l’ermite, auteur ou témoin de drames incompréhensibles : « Si tu crois en Dieu, un Dieu attentif, tout puissant et bon, tu t’en remettras à sa Providence et sa bonté ; sinon, nous sommes en pleine absurdité et notre colère est alors insensée… »

Les appelés par le Seigneur - La première communion

1943, j’avais à peine huit ans, je tenais ma mère par sa jupe ou sa main. Un mois de mai, elle m’emmena avec elle à Beyrouth ; la route était étroite, une route côtière reliant le nord à la capitale. En montant dans l’autobus, comme tous les enfants, je courus prendre un siège près de la fenêtre. C’était un dimanche matin ; à l’époque les Saints Sacrements n’étaient pas du folklore comme en la période actuelle. Actuellement le côté façade, luxe, la une dans la presse, les dépenses etc… est mis plus en valeur.

J’étais heureux de regarder par la fenêtre, de voir le paysage, les voitures etc… Au niveau de Dbayeh, je vois une jeune femme qui tenait une fillette habillée en blanc, le costume traditionnel de la première communion. Le temps était beau, ensoleillé, le printemps, et soudain, le drame : une voiture, doublant un autocar, faucha la fillette et l’écrasa ; je l’ai vue, dans une nappe de sang, par terre, en sa robe blanche ; la mère affolée, criait, se frappait la poitrine ; les gens accouraient… Notre autobus s’arrêta, les curieux étaient nombreux et ceux aussi qui ont une bonne volonté, serviables, courageux, volontaires… La fillette avait été tuée sur le coup, elle venait de recevoir pour la première fois l’hostie, le Saint Sacrement. Ce tragique spectacle est resté en ma mémoire jusqu’à ce jour ; il y a des événements qui se gravent en nos esprits et que nous analysons et comprenons différemment, selon notre âge et notre maturité… Je me demande toujours pourquoi Dieu permet-il de tels faits ? Et pourquoi cette petite fillette, le jour de sa première communion ?

Bien sûr, cela est tragique et peut-être demande-t-on à Dieu, quand on croit en lui, de ne pas permettre le mal… Son silence ou son absence font douter de lui… On se reprend cependant à penser que rien ne lui échappe et que tout fait brutal peut avoir un sens… Cette enfant fauchée ce jour-là dans la douceur de sa première communion, il l’a reçue dans son ciel et comment ! Et ça c’est son affaire. Mais la maman éplorée et toute la famille et nous tous qui avons vu, senti et pleuré, quel formidable test de passion et de sentiment s’est fait jour : l’entraide bénévole, la compassion, la colère, la résignation, l’espérance, quel événement révélateur ! Le réel n’est pas que ce qu’on voit seulement.

Annaya, sous le portail

C’était au début des années cinquante.

Le grand Saint Charbel venait de manifester sa présence et sa sainteté à toutes les populations de la planète. Les Libanais, croyants ou non, de toutes les communautés, se pressaient nombreux pour visiter Annaya, le couvent, l’ermitage et prendre des reliques du lieu, où le Saint avait passé sa vie, de la terre, des feuilles d’arbres, des morceaux du grand et vieux chêne sous lequel passait ou priait l’ermite. Le trajet était fait par autobus jusqu’au couvent ; ensuite, les visites se faisaient à pied. Ce fut l’objet de la une de la presse assez longtemps ; on ne parlait que d’apparitions et de miracles du Saint.

Une famille, père, mère et enfants se dirigèrent ce jour-là à Annaya, devenu, le plus grand centre de pèlerinage du Liban ; les enfants étaient heureux, ils couraient devançant leurs parents et soudain, un grand portail en fer forgé, placé contre un mur, glissa et écrasa l’un des enfants, un petit, de cinq ans… Il mourut sur le coup. Mère et père affolés ne savaient quoi faire autre, qu’implorer la Vierge, le Saint, crier, pleurer.

On ne put transporter l’enfant à un hôpital ; le plus proche, à Byblos aurait demandé une heure de temps. L’enfant qui avait rendu l’âme était là entre les bras de sa mère éplorée, elle serrait le petit cadavre, en vain… Il fallut bien se résigner et s’en remettre à la volonté du tout Puissant.

Dieu avait repéré ce petit et avait fait son choix ; une âme pure pour l’asseoir à ses côtés au Paradis…

Soixante cinq ans après l’événement, je rendais visite à l’un des membres encore vivant de cette famille. C’était son frère, son aîné qui à l’époque avait sept ou huit ans. Un vieux garçon, toujours célibataire dans une luxueuse résidence près du Collège des Maristes.

Il résuma : ‘Nous étions avec papa et maman; nous courrions dans les couloirs du couvent ; une grande porte en fer était mal appuyée contre le mur ; en une fraction de seconde, elle glissa et écrasa mon petit frère ; vous vous imaginez maman qui criait follement demandant un secours, en vain ; la mort avait été plus rapide. Oui, j’ai la foi, mais que fait là-haut ce petit au Paradis ? Est-ce que les âmes, là-bas, ont les mêmes soucis et programmes qu’on a sur terre ? Pourquoi lui, ce jour-là, au couvent, à Annaya, alors qu’on fêtait le Saint ?’

« Ces choses-là sont rudes, a dit Victor Hugo ; il faut pour les comprendre avoir fait des études ! » Les parents et nous, sans comprendre, nous nous sommes résignés : c’est encore un poète qui l’a dit : « Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science qui nous met en repos »…

Faraya, la falaise

Il y a des années, petits, nous passions les étés à Faraya, en haute montagne. On louait une petite maison, une chambre, une terrasse ; etc… en un endroit où on pouvait s’abriter, qui n’était toujours pas luxueux.

On vivait à l’extérieur, dans la nature ; on rentrait dormir seulement dans la chambre à six ou plus. On cuisinait sous un arbre, on prenait les repas sous la vigne, on écrivait les devoirs de vacances près du fleuve ; la nature était pittoresque ; aujourd’hui (elle s’est transformée en un centre de ski et est devenue polluée comme les grandes villes).

A Faraya, une grande falaise en forme d’arc, très élevée entoure une partie du village, des cascades d’eau, des rochers, des pentes et des terrasses… où nous faisions des sorties inoubliables entre amis de classe qui venaient aussi estiver là; les Maristes y avaient leur centre de vacances, et beaucoup d’élèves y venaient passer l’été, surtout les internes dont les parents étaient émigrés en Amérique ou en Afrique. Les jeunes organisaient des sorties et l’on passait toute la journée dans la nature, près des sources, pour ne rentrer que tard, le soir.

Un certain élève, aimé de tous ses camarades, aimable, serviable, élégant, sportif, studieux, s’appelait Jean. Tous les jeunes connaissaient Jean. Et durant l’une de ces sorties, en longeant la haute falaise, Jean glissa et s’écrasa à une trentaine de mètres plus bas.

Quelle catastrophe ! Que faire ? Que se passa-t-il ? Jean avait une quinzaine d’année, un élève modèle ; Tout le village accourut, les secouristes escaladèrent les rochers ramenant Jean, sans vie, le corps inerte. Son âme aura été reçue par le Seigneur. La chute avait martyrisé ce corps terrestre. Jean notre ami ‘est au ciel’ nous disait-on. Nous petits, (11ans), nous étions écrasés par ce triste accident.

Est-ce que ces faits sont inscrits à l’avance dans les signes du zodiaque céleste ? Quand sonne l’appel de l’horloge là-haut, les horlogers sur terre n’ont aucun pouvoir de modifier l’heure du destin, créé lui aussi comme l’espace.
On peut rêver à ce qu’eût été ce jeune homme si doué et brusquement fauché là sans raison alors que tant de méchants réussissent et prospèrent. C’est le sujet fameux d’un conte arabe : ‘Mon fils, dit le sage marabout à son disciple inquiet, il était écrit que ce jeune homme eût mal tourné, etc… ‘Dieu a su ce qu’il fait ; ce qui est arrivé a été mieux pour lui. Adore les volontés de Dieu’ etc…

Philippe et le rocher

Fin juillet 2009.

Une grande cérémonie de mariage non loin du couvent Saint Maroun à Annaya se déroulait dans le faste ; des centaines de convives étaient présents. On préparait ce mariage depuis plus d’un an dans la résidence d’un richissime ami. Le mariage, ce sacrement, se célèbre d’habitude dans l’église, comme la communion, l’ordination, le baptême… Mais on peut obtenir une faveur, une permission pour le célébrer chez soi, pourquoi pas ? Puisque nos mystères sacrés se transforment en folklore, en fête mondaine, où l’on gaspille de grandes sommes pour se montrer et être une matière pour les potins et les revues, alors qu’il y a tant de démunis en ce monde… Passons !

Un autel fut érigé spécialement pour l’événement, des tables installées sur les terrasses, un décor des plus beaux entre les arbres, comme si nous étions dans un grand palace, des lumières splendides face au couvent, de grands restaurateurs pour un riche dîner et menu, tout était parfait, bien préparé, l’arrivée des mariés, la réception, la musique, l’évêque qui devait célébrer les noces etc… La ‘crème’ de la société était sur place, les grandes tenues, le chic, le gala, etc…

Les enfants nombreux, bien costumés jouaient, heureux, sautaient sur les rochers, couraient d’une terrasse à l’autre, chacun voulant prouver sa force, son héroïsme, son individualité, quand une roche de plusieurs tonnes dévia de son axe instable et écrasa le jeune Philippe d’une dizaine d’années. Les enfants apeurés, criaient au secours, mais l’enfant était déjà broyé, et personne ne fut capable de soulever un pareil bloc de pierre ; qui de nos sociétés actuelles a le courage et est capable d’actes pareils ; un de mes ouvriers, présent sur les lieux, Najah, en tant que main d’œuvre, arracha la croix (poutre de bois), élevée pour l’occasion et l’utilisa comme levier pour pouvoir soulever le rocher de quelques centimètres, retirer l’enfant inerte, et le prendre entre ses bras, le transporter à toute vitesse aux urgences de l’hôpital le plus proche. L’ouvrier m’avoua plus tard que le sang coulait de partout. Philippe laissant ce mariage terrestre aux terriens a rejoint le Seigneur pour des noces célestes près de Marie et des Saints… Dieu, là en voulait-il à la noce étalée ?...

A Cana, la noce était bien belle où le Christ manifesta sa divinité. Le Christ et sa mère en étaient les ‘étoiles’.

Philippe a-t-il vu cette étoile ? A-t-il voulu la rejoindre ? Parmi tant d’enfants, des dizaines, pourquoi le choix de Dieu fut-il ce beau et pur Philippe, cet innocent ? Cette âme lumineuse ? Le bon Dieu a-t-il eu besoin de cet enfant dans le Paradis ?
Destinée ! Ô destinée…

Que d’accusations, de prières, d’implorations se font en ton nom !

Destinée, tu règles notre sort d’avance, tu es indépendante de notre volonté. Destinée n’as-tu pas de cœur ? Des yeux ? Des oreilles ? Du sang qui circule en toi ? N’es-tu pas humaine ? Te prononcer coupe l’haleine ; arrête la parole… point final. Destinée, souveraine en cette existence… Epée de Damoclès ou fleur d’amour… éclatantes lumières ou obscures ténèbres… Notre seule consolation c’est notre foi et notre espérance.

Destinée, ta lecture est indéchiffrable, ton caractère est illisible par nous pauvres humains.

Destinée tes voies sont inconnues, les hommes ont-ils tort de te juger ? Ne comprenant la moindre particule en toi ? Tu es toujours inédite, tu te manifestes dans la sérénité et le calme bonheur de notre séjour ici-bas. Tu es comme ce voleur dont parle le Seigneur, viendra-t-il le matin ? Le soir de notre ère ? À minuit… à tout moment.

J’ai connu le malheureux père de Philippe qui n’arrivait pas à assimiler l’événement, il mourait de chagrin.

Le petit Philippe, je ne l’ai pas connu mais je l’ai aimé comme mes enfants, il était d’un autre monde, d’une rare originalité personnelle ; il ne ressemblait à personne d’autre qu’à lui-même ; son père était l’idéal qu’il voulait satisfaire ; chérir et lui prouver son héroïsme.

Or, tous nos livres saints abordent ce sujet, celui de Job injustement châtié, ou de Jésus injustement sacrifié… et nous renvoient à l’espérance : un jour nous comprendrons ; le Christ a dit : ‘Je reviendrai’. Nous pensons au général américain de la deuxième guerre mondiale qui avait tout perdu devant l’attaque surprise des Japonais à Pearl Harbour : je reviendrai ! Et on sait avec quelle énergie et quel brio il est revenu !

Tout n’est pas dit dans le malheur… ‘Je reviendrai’: Mac Arthur.

La barque

Nous sommes à Byblos. Berceau de l’alphabet et des civilisations. Les trirèmes jadis sillonnaient la mer Phénicienne qui s’appela plus tard Méditerranée.

Actuellement, Byblos est un site touristique archéologique, port de pêche et de plaisance. Byblos est multiconfessionnelle : Chiites, Sunnites, Maronites, Grecs, Arméniens… se côtoient et se partagent le travail. Deux familles de pêcheurs : Ali partageant son travail avec Antoun. Ils allaient jeter les filets à deux, ou chacun à son tour ; l’important, c’est qu’ils se partageaient les bénéfices.

Antoun tomba gravement malade, Ali prit la relève et sentit qu’il avait des obligations envers Antoun, il lui donnait quelques fois l’argent de toute la vente du poisson. Il pêchait tous les jours voulant ainsi augmenter ses rentrées pour aider Antoun.
Seul, Ali se fatiguait, ses enfants l’aidaient. Leur petite barque était dotée d’un petit diesel à hélices, il ne ramait pas, pourtant il gardait les deux rames fixées à la barque en cas d’accidents ou d’arrêt du moteur en haute mer.

Un vendredi, Marouan le benjamin de Antoun voulut accompagner Ali. Ils partirent jeter les filets la nuit pour les retirer le lendemain tôt. Ali tenait la barre et Marouan dépliait les filets et les jetait à l’eau.

Leur besogne terminée, ils dormirent dans la barque en laquelle ils allumèrent une puissante lumière pour attirer les poissons.

De bon matin, ils commencèrent à tirer les filets, ils avaient pêché beaucoup de poissons. Marouan plongea dans l’eau voulant ramasser un bout de corde ; il contourna la barque ; il était près de l’hélice, quand Ali démarra, Marouan fut déchiqueté en poussant un grand cri. Le père épouvanté sauta à l’eau arrachant le jeune homme et le releva dans la barque, mais il était déjà dans un autre monde, il agonisait, inconscient, Ali se lamentait conduisant la barque à toute vitesse vers la côte, d’autres pêcheurs qui n’étaient pas loin avaient remarqué que Ali était en difficulté ; à ses cris ils le rejoignirent.

Toute la plage fût endeuillée. Ramener un corps inerte à la maison, alors que ce jeune homme était plein de vie, d’humour, de gentillesse.

Est-ce que le bon Dieu avait besoin de ce pauvre pêcheur ? Est-ce qu’on pêche du poisson au Paradis ?

Une dizaine de jours à peine auront passé ; Ali et Antoun sont de nouveau dans leur barque pour gagner leur pain.

Quelle raison se sont-ils faits ? Ils sont, après tout, des croyants et tous les deux s’en sont remis à Dieu. C’est lui qui sait et qui décide. Nous sommes d’un côté du décor ; ce que Dieu réalise de l’autre côté, un jour nous le verrons : ‘En cette foi, je veux vivre et mourir !’ fait dire le poète Villon en 1465 à sa vieille mère qui le verra être pendu.

Le Palmier et l’Enfant

Début des années 1980, je peux retrouver la date exacte, l’heure, le jour dans les registres de l’école de la Sainte Famille Française à Jounieh.

Mes deux filles étaient inscrites en cette excellente école qui se trouve à moins de trois cents mètres de notre maison. Une voisine les accompagnait à pied à l’école, marchant sous les arbres sur le trottoir évitant les passages à feu rouge. Il n’y en avait qu’un seul dans le centre de la ville où un policier municipal était toujours présent. Quand mon horaire le permettait, je les accompagnais en ma voiture.

Ce jour-là, une tempête, un orage comme on n’en avait jamais vu s’était abattus sur la baie. Le vent soufflait si fort qu’il emportait des voitures légères, des tuiles des maisons, des fenêtres, des toits étaient arrachés…

Les filles savaient, je le leur avais expliqué, que quand gronde l’orage il fallait aller se refugier dans l’entrée d’un immeuble ou un endroit bien protégé.

Ce jour-là, les vagues de la mer s’écrasaient hautes de plusieurs mètres et furieuses sur la route côtière ; des gens se précipitaient de partout pour rentrer chez eux. J’étais inquiet pour les filles. Normalement, je n’écoute la radio que lorsque je suis en voiture ; durant les événements, les speakerines informaient les auditeurs sur l’état des choses : barrages, explosions, enlèvements à tel endroit, ou autres dangers etc… Et soudain on nous informe de la météo, tempête, routes dangereuses, visibilité mauvaise, des arbres arrachés partout, des poteaux électriques, coupures de courant… Et qu’un palmier arraché au Collège de la Sainte Famille et qu’une fillette de 6-7 ans y a été écrasée etc…

Ce flash s’est abattu sur moi, comme un coup de tonnerre ! A toute vitesse, conduisant follement, grimpant sur le trottoir pour me garer devant l’école et je courus, affolé, à l’entrée de l’école ; les cours avaient été arrêtés et les enfants couraient cherchant chacun son autobus et des parents se précipitaient cherchant les leurs. Je rencontre un prof, docteur en histoire, ancien collègue il me dit :’Ne t’en fais pas je viens de voir tes deux filles avec leur accompagnatrice ; elles sont sous le préau, elles t’attendent’. Il venait de calmer une partie de mes émotions et réactions…

Mais cette petite que je ne connaissais pas, j’ai voulu savoir : cette petite s’était réfugiée près du palmier croyant que son gros tronc la protègerait. Le palmier a été arraché par les vents et la fillette écrasée.

Pauvre petite innocente !

Dans les histoires d’enfants, le palmier est décoratif, une droite verticale qui atténue l’horizontalité des déserts, un arbre qui illustre la fuite de Jésus et de la Sainte Famille en Egypte etc…

Mon cœur était oppressé ; j’étais très triste, j’ai souffert comme si j’avais perdu l’un des miens ; j’ai passé une semaine en état de profonde tristesse ; je suis allé voir le palmier, tombé, géant sur le sol ; j’ai demandé à propos des parents de la petite défunte ; je les connaissais.

Cette petite innocente ne pouvait-elle pas se réfugier sous le préau ou à l’intérieur de l’école ?

Pourquoi ce palmier, et il y a tant d’autres palmiers, ficus, eucalyptus etc…

Le bon Dieu parmi des milliers d’élèves à l’école avait fait son choix. La petite innocente, à l’âme pure, a rejoint le Paradis pour raconter aux anges ce qu’ils ignorent. Fillette sur terre, princesse dans le ciel !

Il me fallait trouver des mots, pour consoler ces gens, et les Sœurs, et leurs élèves… Et c’est encore Victor Hugo pleurant sa fille qui venait de se noyer à Villequier… ou encore Lamartine à sa fille à Beyrouth : « Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses… un jour, nous comprendrons… »

Histoire de Latouf

Je l’ai connu récemment, depuis quatre ans, de taille moyenne, brun, plutôt maigre.

Une personne discrète, serviable qui a beaucoup de retenue, un caractère noble, distingué, souriant, affectueux.

Je sentais bien cependant qu’un voile de tristesse le couvrait, qu’une plaie non cicatrisée suintait continuellement.

Il ne fallait pas le questionner pour connaître son malheur. Il vivait sa douleur seul et ne voulait la partager avec personne. Son optimisme, sa foi en Dieu étaient inébranlables. J’avais la sensation que ce Latouf m’était connu depuis très longtemps.

Il me raconta un jour qu’il avait deux fils seulement, qu’ils avaient de bons postes et qu’ils étaient dans les Emirats. Il ne m’a pas raconté toute son histoire et son grand malheur. On s’est échangé des visites etc… Je sentais, malgré sa bienveillance, sa générosité, son accueil chaleureux, son dévouement, sa conversation que sa gaité gardait une certaine amertume. Une douleur profonde qu’autrui ne pouvait atteindre. Plus tard, un commun ami me confia que Latouf était une personne plus décontractée, plus sociable, un être très vivant qui faisait des sorties, des visites et qui s’était isolé, passant plus d’un mois sans nourriture, tristesse, anxiété, j’allais dire désespoir. Il était perdu, égaré, se débattant au fond d’un gouffre duquel il ne pouvait sortir etc… à la suite du décès de son troisième fils à 23 ans dans un accident de voiture.

J’ai connu l’épouse et les enfants de Latouf : une famille exemplaire, de vrais croyants, de bons citoyens aimés par leur entourage, se sacrifiant pour autrui. Une famille vivant dans le respect et la crainte de Dieu.

Soudain, ce fut le Maître, qui allait éprouver ses sujets, le choix fut décidé. Le fils choisi, l’élu qui serait extradé près de son Créateur.

J’ai alors compris la crise que Latouf traversait, je n’avais pas connu le fils, mais il était à l’image de son père.

Je n’ai jamais mentionné à Latouf que j’étais au courant de ses malheurs et de sa peine. On se voyait souvent, on parlait de tout sans mentionner jamais notre disparu au Paradis.

J’ai partagé la souffrance de Latouf sans connaître le fils et l’accident fatal. Latouf est un croyant convaincu : il faut accepter ce que la Providence nous cache.

Il passe régulièrement chez moi, presque chaque semaine, de courtes visites où il m’exprime son amitié et la tranquillité d’âme qu’il trouve en ma présence. Il passe inaperçu, comme une brise, il est toujours le père de ces trois fils ; l’un a changé de résidence sans plus ; faudrait-il dire un ambitieux qui aura voulu s’enivrer de voir la Face Lumineuse du Christ dans le Ciel ?

Si telle est la foi, pourquoi demeuré accablé ? Job disait : « Dieu m’avait donné ; il a repris ! Je lui fais confiance et il attend de moi… Quoi ? (Job 19/1-27). « Je vivais tranquille quand il m’a frappé » (id 16/12sv). Ce poème de la souffrance imméritée est éternellement vrai, même si Job et son petit et brillant avocat Elihou n’ont pas su dépasser la simple résignation. Tout chrétien peut aller plus loin, tel Saint Paul aux Philippins (ch3/20-21) « Me voilà devenu extra terrestre ! ».

La place meurtrière

Un couple, mes amis, avaient eu deux garçons et une fille après 6 ans de mariage. J’ai été le parrain de l’un des enfants. Le papa était un ancien élève. Ils venaient me visiter tous ensemble et le père était plus fier que Napoléon à Austerlitz lorsque les enfants l’entouraient ; il aimait être en public, à la messe, dans les cérémonies, chez des parents, avec sa petite troupe bien vêtue. Ses enfants étaient sa gloire, sa conquête ; il était attaché à eux et les aimait follement. Il me disait qu’il se sentait enfant comme eux, qu’il aimait les jeux des enfants, les films pour enfants, les douceurs et les glaces comme les enfants, qu’il était ‘René’, petit et qu’il désirait grandir avec eux dans toutes les périodes de la vie. Si l’un d’entre eux avait la moindre température ou malaise ou indisposition c’était des multitudes coup de fil aux pédiatres et médecins à ne pouvoir dormir les nuits.

Un dimanche matin, ils se parurent de ce qu’ils avaient de plus beaux costumes et partirent à la messe en la Cathédrale Saint Jean. Après la sainte messe, ils se dirigèrent à Batroun, village sur la côte non loin de Byblos, à mi-chemin de Tripoli, quand soudain un camion fou fonça sur leur voiture. D’habitude les trois enfants étaient assis sur le siège arrière ; ce jour là, le plus jeune avait voulu rester devant sur les genoux de maman. Sur le choc, le crâne du petit fut écrasé, il fut ‘le sac de sable’ qui sauva la mère. Sa maman l’étreignait contre elle, ne pouvant réaliser ce qui s’était passé. Le père et la mère furent hospitalisés, la fille et son frère furent pris chez leur tante ; le petit défunt fut enterré sans la présence de son père et sa mère. Ses grand-pères, grand-mères, oncles… s’occupèrent des émouvantes funérailles. J’avais lu, par hasard, le rapport de la police qui parlait du ‘conducteur ivre’ du camion etc…

Une fois rétabli, le papa vint me voir pour pleurer, sangloter dans mon atelier, me disant : « que le bon Dieu aurait pu choisir un agneau comme pour Abraham, au lieu de permettre la subite mort de mon petit innocent. Selon quel ‘barème’ ou ‘calendrier’ le bon Dieu se conduit-il ? J’aurais préféré mourir à sa place ». Le pauvre ami se lamentait comme Jérémie. J’ai tenté de calmer sa tristesse et l’ai invité à s’occuper de l’éducation de ses deux autres petits. Après tout, cet enfant avait sauvé la maman (épouvantable argument !) et du ciel où il était, il intercédait pour eux. J’avoue qu’il faut, dans ce cas, une bonne dose de foi, mais je connais des gens qui en vivent vraiment convaincus et dont le souvenir du petit disparu est un motif puissant de vie plus haute et plus constructive.

Vitrine à Byblos

Durant ces dix dernières années le secteur touristique restaurants, cafés, stéréo, night clubs, boulangeries, sandwiches et boisson, a joui d’une grande expansion. Des rues entières se sont transformées en restaurants aux ‘noms’ divers, le chinois, l’italien, le russe, l’espagnol, le brésilien, les plats libanais, turcs, ou maghrébins… A lire seulement ces pancartes il faut une journée entière, sans compter les multiples poissonneries, fruits de mer, sushis et le snobisme qui veut qu’on déguste tout ce qui est nouveau.

On retape et restaure des vieilles maisons pour en faire de sites nouveaux attractifs, un peu anciens, pittoresques, on va même jusqu’à déraciner des oliviers millénaires et les replanter dans les nouveaux sites pour dire qu’on a de l’ancien histoire ici. Au temps des Grecs celui qui arrachait un olivier, on lui coupait la tête dit-on. On ne respecte plus la nature, on pollue et prostitue même les valeurs les plus sacrées.

Les gens riches, demandent d’acheter une ancienne maison, avec des arcades, voulant revivre artificiellement les périodes passées.

Entre Amchit et Byblos, se trouvait un de ces chantiers voulant transformer une ancienne résidence en un restaurant ‘moderne’. La façade en forme de triples arcades devait être intégrée dans un ensemble de fer forgé décoratif réalisé par un ferronnier artiste. L’ensemble fut réalisé ; il fallait le fixer, le souder, le stabiliser etc… C’était le soir, les ouvriers négligents laissèrent cette ferronnerie appuyée contre le mur sans aucune protection. Les enfants du propriétaire inspectant le futur restaurant le soir même, s’approchant de la ferraille, elle glissa je ne sais comment et l’un des enfants fut écrasé sous le poids, faisant un grand bruit ; une partie des colonnades dégringola, une catastrophe ! Tout Byblos parlait de cet accident, surtout durant l’enterrement, et de la négligence des ouvriers…

Je me demandais : si cet enfant avait été ailleurs, il serait mort autrement ? Si son nom, la date de son départ, son sort, si son temps s’était terminé là, si son rendez-vous était fixé d’avance, que pouvait-il faire d’autre ? Je connais de loin les parents de cet enfant. Je sais qu’ils ont achevé la transformation de la résidence en un restaurant florissant. Ils cuisineront peut être des galettes et des sucreries aux petits anges du paradis. Il fallait donner à Eliasar ce bout de pain et cette goutte d’eau pour notre salut final à tous. Pouvait-on classer ce drame malheureux et aller de l’avant comme si de rien n’était ? C’est le secret de ces gens-là. Il n’exclut pas la tristesse rentrée, pudiquement soustraite aux yeux du public, transformée en service généreux après tout.

Destin sur le pont

1987. J’étais chef de département à l’Ecole des Beaux Arts. Responsable donc d’une matière pratique, dessin et peinture, et décideur dans toutes les sections : architecture, intérieur, peinture, théâtre, programmes des professeurs, travaux, des étudiants, jugements, remarques, notes…

Ma fille ainée, Marina, qui faisait des études d’architecture avait sa copine d’école des religieuses qui faisait le théâtre, l’art dramatique.

Elles faisaient le trajet Jounieh-Beyrouth souvent ensemble, quand je ne ramenais pas Marina avec moi.

Aux Beaux-Arts, les étudiants font souvent des nuits blanches, surtout avant la présentation des projets pour le jugement. Le niveau était excellent. On se disputait nos diplômés dans le monde des entreprises au Liban, dans les Emirats, en Europe et partout. Je dépensais toutes mon énergie afin d’avoir un excellent niveau malgré l’anarchie de certains étudiants, les intrigues des partisans de certains partis politiques voulant mettre leurs mains partout ; et malgré toutes les difficultés, le niveau était bon ; moi j’étais comme ce prêtre qui célébrait les offices ne connaissant aucun des fidèles qui le côtoyaient. Aïda l’amie de Marina était une jeune fille, pleine de vie, d’énergie et très communicative. Un soir de novembre, dans les débuts de l’année universitaire, un soir pluvieux, Marina voulut m’accompagner ; elle s’excusa auprès de son amie.

Nous partîmes et fîmes une tournée entre Jounieh et Byblos, visitant mon frère et autres. Le soir Aïda rentra seule. Aïda avant de quitter l’Université, appela sa mère pour lui demander de l’attendre à dîner. Aïda arrivant au niveau du pont, monte sa pente et en descendant se trouve nez-à-nez avec une voiture garée en pleine route et fermant l’accès, celle d’un richissime industriel rentrant de Beyrouth ; l’accident fatal eut lieu sur le pont d’Antélias, l’industriel avait crevé un pneu, tout bêtement il avait arrêté la voiture et téléphona pour demander de l’aide et alors eu lieu l’accident fatal. Grièvement atteinte, Aïda fut transportée à l’urgence dans le coma entre mort et vie ; l’industriel, lui était sain et sauf. Il en est devenu comme fou ; il proposa d’offrir son avion personnel pour transporter la jeune fille en Europe, la faire soigner, qu’il était prêt à dépenser toute sa fortune pour la sauver etc… Il était sincère et se considérait comme criminel involontaire etc…

L’encéphalogramme était plat, elle resta trois semaines dans le coma, puis on décida de débrancher les machines ! Et Aïda fut enfin déclarée morte. Sa maman qui m’avait visité plus d’une fois, était comme la ‘mère douloureuse’, elle ne se rétablit plus du choc jusqu’à son propre décès. J’ai connu tous les membres de cette famille qui me disaient : ‘grâce à Dieu que Marina n’était pas en compagnie de Aïda ; elle aurait été tuée aussi’ Je crois pourtant que non ; lorsque sonne l’horloge du destin, on ne peut rien contre.

Voltaire a dit que Dieu est l’Horloger, et l’Univers une horlogerie qui marche. En un sens oui ; mais pas en tous… Il faut parler de Providence et s’en remettre à elle avec respect, humilité, et si possible, gratitude. Il sait ce qui convient ici et là et il est bon ! « Dieu seul est bon » a dit notre Seigneur au notable curieux (Marc10/18).

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Joseph Matar
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