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Andrée
– ma femme
C’était
en 1860. Le Bey Ayoub Nakhlé, président de la municipalité
de Jbeil-Byblos (la troisième en date au Liban) recevait dans sa
spacieuse et belle demeure construite par un architecte Italien, sur un
vaste terrain planté de toutes espèces : orangers, abricotiers,
figuiers, palmiers, vigne etc…
La demeure était élevée sur le flanc de la colline
qui monte de cimes en cimes pour atteindre les sommets aux neiges éternelles,
jusqu’à Laklouk qui fait suite à la montagne des cèdres
au Nord et se poursuit jusqu’au Sannine au Sud.
C’était ce jour là une grande fête: des dizaines
de narguilés étaient à la disposition des fumeurs.
Le hall était spacieux et la terrasse aussi ; tout le village recevait
les hôtes du bey Ayoub Nakhlé : une délégation
française à la tête de laquelle était un éminent
savant, historien, archéologue M. Ernest Renan.
Une grande foule se trouvait dans cette maison où des serviteurs
couraient de tous les côtés pour bien et généreusement
recevoir les hôtes…
M. Renan venait en mission au Liban envoyé par Napoléon
III, Empereur des Français. Nous étions en 1860 sous l’occupation
ottomane, un occupant dont les sous-ordres faisaient les dictateurs, vandales,
tueurs, accapareurs et n’avaient aucun sens de la culture et de
la civilisation. A cette date, Renan était venu retrouver, rechercher
les vestiges de l’antique Byblos et de la civilisation Phénicienne
depuis l’île de Arouad au Nord jusqu’à Tyr au
Sud. Renan venait de délimiter les champs de fouilles tout au long
du côté Est de la Méditerranée, et la montagne
jusqu’à Baalbek, l’ancienne Héliopolis.
Les mets les plus délicieux étaient servis sur la table
du bey, les mezzés, les douceurs orientales si réputées
et l’on fumait, bavardait, se réjouissait avec ces Français
si distingués et si aimables.
La délégation demeura un an entre Byblos, Amchit, Ghazir
et le reste du Liban. Cette même année là, 1860, naissait
un petit enfant, Yoakim Nakhlé, qui sera plus tard un des plus
brillants médecins du Liban, en la Faculté de médecine
attachée à l’Université de Lyon. Ce médecin
hérita de son père Ibrahim et de son oncle Ayoub toutes
les qualités, la générosité, l’amour
du prochain etc.… tellement qu’il en devint un symbole, un
mythe et qu’à son tour, il présida la municipalité
de Byblos leur ville chérie.
Yoakim eut une grande famille qui s’éparpilla un peu partout
dans le monde, émigrant de tous les côtés. Son fils
aîné qui hérita de son père, devint médecin
lui aussi et fit ses études à Beyrouth dans la même
Faculté que son père. Il fut élu également
président de la municipalité. Ainsi s’étaient
succédé trois générations qui tout au long
d’un siècle s’occupèrent du bien public et furent
aimés par leurs concitoyens. Le dernier des trois lors d’un
voyage en France se maria avec une fille de la bonne société
française. Ils eurent un seul enfant, une petite fille, choyée,
aimée dans cette maison accueillante : tout le monde la gâtait,
l’amusait, des serviteurs s’occupaient vraiment bien d’elle
puisqu’elle était unique.
Les cadeaux de toutes sortes, les poupées, tout ce qu’elle
voulait était à sa disposition. Dans cette grande maison,
il y avait une annexe qu’on appelait ‘la chambre du Patriarche’
(celui des Maronites) personne n’y entrait sauf sa Béatitude
le Patriarche deux fois l’an : la première en quittant sa
résidence de Bkerké siège du Patriarcat, se dirigeant
vers le Nord, à Hasroun pour passer l’été.
Il était alors reçu tout au long de ce parcours par tous
les maronites et autres. Les voitures n’étaient ni confortables
ni rapides ; le Patriarche s’arrêtait une nuit dans la maison
du bey où il avait aussi sa ‘Capella’ petite chapelle,
au début de l’hiver, il y passait une autre nuit en rentrant
vers Bkerké. Vous vous imaginez, le monde, la foule, les réceptions,
les curés, moines, notables etc… qui venaient baiser la main
de sa Béatitude et lui présenter leurs vœux…
A l’époque, le Liban entier était un grand village
; les gens s’aimaient, participaient à tous les événements.
Il n’y avait pas de radio, et les communications étaient
assez difficiles.
C’est dans cette ambiance là à Byblos, dans ce faste
unique, qu’une petite fille avait ouvert les yeux à l’existence.
Petite, elle aimait courir avec les gamines et gamins de son âge
dans les garrigues, cueillir des fleurs, boire l’eau de certaines
sources ‘Aïn’. Elle aimait jouer avec ses poupées.
Elle en avait reçu de France de très belles, que les enfants
du voisinage venaient admirer. Dans ce luxe pittoresque, dans ce lieu
si agréable, entourée de personnes dévouées
et aimables, elle avait grandi, la fille du bey, son unique. A l’âge
de partir à l’école, la famille trouva à Beyrouth
une maison moins spacieuse que celle de Byblos, non loin de l’école
des Sœurs de la Sainte Famille Française.
Dans ce quartier à Achrafieh, il y avait déjà plein
de locataires de Byblos. C’était leur coin privilégié.
Andrée se dirigea tous les matins vers l’école avec
son cartable, son ardoise, et toute la trousse scolaire ; elle était
très studieuse, très appliquée ; mais le sort voulut
qu’elle s’absente souvent à cause des crises d’asthme
qu’elle endura ; on dût la soigner chez les meilleurs spécialistes
de la capitale, à l’Hôtel Dieu, à l’Université
américaine, etc… quelquefois elle passa des nuits blanches
et le lendemain elle devait rester à la maison. Elle souffrit bien
souvent la petite. Elle était pourtant le bonheur, la joie de sa
mère et de son père. On dût lui amener à la
maison une institutrice pour lui enseigner les leçons de l’école
: elle put recevoir ainsi la formation qui lui sera nécessaire
pour s’aventurer dans la vie.
Adolescente, jeune fille au visage agréable, au corps bien sculptée,
belle en un mot, riche et de bonne famille avec en plus un caractère
calme, plutôt méditative, peu exigeante, compréhensive,
aimable et active…, elle attira les prétendants,
Un fils de ministre fut l’heureux élu auquel on pensa, mais
la chance ne sourit pas à Andrée, son époux mourut
tout jeune à la suite d’un accident. Andrée se retrouva
seule chez son père et sa mère. Puis les tristes moments
passèrent, l’oubli effaça les souvenirs …et
la vie reprit…
Andrée décida alors d’apprendre un métier,
de poursuivre une carrière… Que choisir ? Un métier
pour une fille où elle pourrait prouver son habilité, montrer
ses capacités et être toujours à l’ordre du
jour suivant toutes les évolutions de la mode etc…
Elle opta pour la haute couture, l’habillement, etc… une carrière
que l’on pouvait poursuivre dans l’intimité, chez soi…
un dialogue avec l’aiguille, les fils et le goût… un
travail de patience, toute pièce se réalise par étapes
entre les doigts, des doigts de fée…
Elle trouva une école- atelier à Beyrouth. Elle s’y
inscrivit et en peu de temps l’élève se vit supérieure
à ses professeurs… elle décida alors de se perfectionner
et de s’accomplir dans cette carrière. Elle se dirigea vers
Paris… elle fut acceptée chez Coco Chanel où des milliers
de filles travaillaient. Oui, mais à Paris, elle aura la grande
nostalgie du Liban, de sa mère, de son père…
Elle déjeuna souvent dans les restaurants libanais de la capitale
; elle y écouta Feyrouz notre vedette internationale et larmoya
d’émotion…
Et là, chez Coco Chanel, elle apprit plein de choses. Coco eut
besoin d’elle à plusieurs reprises. Des vêtements orientaux,
des costumes libanais etc… le Tantour Phénicien, ou Libanais
au temps des Emirs, les costumes des Bédouines etc…
Plusieurs années de sérieuse formation. Elle assista aux
défilés, étudia tout ce qui était exposé
dans les vitrines et grands magasins, chercha dans les librairies des
patrons, des méthodes d’enseignements, l’histoire et
l’évolution du costume à travers les âges, les
draperies, le textile… elle y devint un maître et un artiste.
Et quand on sait que l’être humain est vêtu d’un
‘fil tissé’ de plusieurs kilomètres de longueur
!... L’homme des cavernes avait du génie : il en eut vite
assez des peaux de bêtes et comme ses rejetons pourront un jour
découvrir l’alphabet dans leur évolution, lui, en
observant l’araignée filer et former une trame et entrelacer
ses fils et obtenir ainsi un objet, une chose différente d’un
fil, une surface belle et bien formée pour couvrir, draper, mouler
un corps humain etc… et en entrelacer les doigts de ses deux mains,
il eut l’idée géniale de créer un métier
avec un châssis formé de quatre branches droites : l’histoire
on peut se l’imaginer comme on veut : les hommes tondant les moutons,
des femmes lavant la laine, d’autres avec leurs fuseaux et quenouilles,
filaient la laine propre… d’autres tissaient… et plus
tard, avec les découvertes du murex et autres on colorait la matière
pour obtenir au début des ‘habillements d’apparat’
pour les princes et déesses… et plus tard vint la démocratisation
de l’habit… tout le monde y eut accès, droit et connaissance
afin de produire cette luxueuse matière qu’est l’élément
principal de la couture…
Longue histoire… l’habit du roi, du clergé, des magistrats,
des militaires, des médecins, des confréries etc…
et du peuple.
Andrée vivait et étudiait à Paris mais son âme
s’évadait souvent vers la région de Byblos, ville
merveilleuse ou revivaient ses souvenirs d’enfance, courant dans
la vallée où le Ouâdi va se perdre dans la mer, les
rochers et grottes de la plage (aïn Echteraël), les jardins
fruitiers qui entouraient la maison paternelle, les tapis persans si beaux,
les anciens mobiliers collections de ses aïeux aristocrates, le personnel
qui l’avait adorée, choyée… l’école,
sa chère maman, le soleil et le ciel de l’Orient etc…
En France, elle rendait souvent visite à ses cousins, oncles et
tantes maternels. Elle avait l’habitude de prier à la rue
d’ULM dans l’église Notre Dame du Liban. Elle avait
sa vie d’étudiante responsable de tout l’avenir qu’elle
devait affronter. N’était-elle pas l’unique et l’ultime
héritière d’une grande dynastie dont tous les membres
avaient émigré, voyagé ou s’étaient
mariés en dehors du Liban, en Amérique, en Angleterre etc…
? Vint le moment où elle n’eut plus rien à faire en
France, le retour au Liban s’imposa. Elle plia bagage et annonça
son retour.
C’était à la fin des années cinquante, Beyrouth
conservait encore des quartiers anciens et typiques.
Andrée loua un grand appartement en la place des Martyrs, au coin
du ‘Souk des bijoutiers’ et y créa une maison de haute
couture, robes de mariages, de soirées etc… au centre même
de Beyrouth, non loin de l’église Saint Georges, à
l’emplacement actuel de la mosquée où repose Hariri.
A l’époque, les restaurants typiques étaient nombreux
dans le centre ville et les petits hôtels (sans étoiles),
les pensions, les pâtisseries, les cafés, les stations de
taxis etc… la place des martyrs bouillonnait de vie, d’activités
durant les 24 heures,… elle ne dormait jamais, les activités
se poursuivaient nuit et jour. On prenait son petit déjeuner de
mets typiques orientaux : le sahlab, le foûle et le hommos etc….
à midi des plats supplémentaires s’y ajoutaient et
tard la nuit, la consommation se poursuivait.
Les touristes, les étrangers, les occidentaux surtout, se plaisaient
dans cette ambiance. La nouvelle vie d’Andrée s’organisa
à un nouveau rythme : elle devint responsable de tout un engrenage
: plus de vingt employés ; les clients de tous les côtés
affluèrent ; il fallut assurer les commandes des matières
premières, tenir une comptabilité toujours à jour…
Mais le travail fut excellent… elle créa un cours, une méthode
à elle d’enseignement de cette profession : ‘la méthode
d’Andrée’ qui faisait d’une ‘novice’
en trente leçons seulement, une couturière qui sait se débrouiller.
Je dis couturière, mais la couture est un monde qui nécessite
bien du temps, et des peines pour l’explorer… Une couturière
sait faire, réaliser, travailler ses modèles, exécuter
certaines fantaisies… et voici qu’un grand nombre d’élèves
vont bientôt l’assaillir, des élèves d’une
classe de la société ‘épouse’ de président
qui voulait aider la Croix Rouge et les associations humanitaires dans
leurs œuvres… épouses d’ambassadeurs voulant aussi
remplir activement leur temps… et un grand nombre de passionnés
de la carrière etc… entre l’atelier, avec ses exigences,
les leçons à donner, la maison familiale où le père
et la mère vieillissaient… Andrée, la fille du Bey,
n’avait pas un instant pour respirer…
Quand aux crises d’asthme qui avaient perturbé sa jeunesse,
elles disparurent petit à petit.
Elle avait aussi un cercle d’amis qui faisaient des sorties, excursions,
spectacles, fêtes, expositions etc… elle participait à
la vie mondaine de l’époque.
Plusieurs prétendants se présentèrent bientôt
: son refus resta catégorique : elle était bien dans sa
peau et ne voulait pas se lancer dans les aventures.
>>SUITE>>
Joseph
Matar
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