|
|


André,
le patron et l’ami
Les
années vingt du siècle dernier. Du Cap de la Hague où
tout autour, la Manche et la grande ouverture sur l’Atlantique qui
mène au Nouveau Monde. A l’Est, il y a le Havre… au
nom plein de résonances : Havre de la Paix, de l’esprit,
de l’âme etc… Au Sud, c’est Saint Lo, puis Saint
Malo, puis Brest, et toute la Bretagne… Tous ces noms de Saints,
d’où viennent-ils?
Saint Hélier, l’apôtre des îles anglo-normandes,
Saint Thomas Hélie apôtre du Cotentin, Saint Jean Eudes l’apôtre
de la Basse Normandie… nous sommes dans un pays qui fut, qui est,
et qui sera toujours, la Fille aînée de l’Eglise, malgré
les crises passagères, qui soufflent, de temps à autres,
au gré des idéologies, des systèmes, des mouvements
spirituels… Dans cette France-là, il n’y a pas une
ville, un village, un bourg, un hameau, une agglomération, rue,
avenue… où ne se trouve un autel, un calvaire, une croix
ou un édicule consacrés au Seigneur ou à la Vierge
Marie.
Autour du baptême de Clovis… tous ses Saints et Saintes :
Saint Michel (tout proche sur le mont fameux) Saint Martin, Bernard, Denis,
Geneviève, Saint Louis, Rémy, François de Sales,
Vincent de Paul, Jean Eudes, Jean Marie Vianney, Jeanne d’Arc ‘que
les Anglais brûlèrent à Rouen’, Jeanne de Chantal,
Thérèse (la petite Thérèse de Lisieux)…
La France a toujours persisté dans sa foi, sa grandeur, ses valeurs
et sa civilisation.
Si de Cherbourg, nous nous éloignons un peu vers le Sud Ouest,
ce sont les îles anglo-normandes qui nous accueillent, ‘Guernesey,
Jersey’… là où le grand poète Victor
Hugo se réfugia…
Du côté Nord-Est et l’Est, c’est Amiens et Paris
la capitale ; au Sud-Est, c’est Chartres, puis Orléans.
Que de Beaux sites historiques et nostalgiques à la fois, les plaines
du bassin parisien, les plus belles et les plus grandes Cathédrales
d’Europe…
- Chartres, pensée du Moyen-Age au caractère vraiment encyclopédique.
- Amiens, messianique et prophétique
- Notre Dame de Paris, l’église de la Vierge reine de France.
- Laon, l’érudite, la scientifique
- Reims, la Cathédrale nationale du sacre des rois.
- Bourges, célèbre, les vertus des Saints
- Lyon, les merveilles de la Création…
Je crois que nous voilà bien situés sur la carte Nord-Ouest
de la France dans les années 20….
Revenons à Cherbourg, ‘le Césaris burgum’, la
ville de César…
Un arsenal et une usine de constructions navales de toutes sortes…
deux centrales d’énergie atomique (La Hague et Flamanville),
des écoles, un musée de peintures… (le peintre Millet,
les glaneuses, l’angélus…), le port international de
relâche avant la traversée de l’Atlantique, mais surtout
la population, les gens, actifs, aimables : ils ont fait de Cherbourg
un lieu d’avant-garde sur les plans technique, culturel et humain
: les Burnoufs, découvreurs du sanscrit ; Tocqueville, le chantre
de la démocratie ; barley d’Aurevilly, le Connétable
des lettres…
Donc à Cherbourg en 1920…
Une famille nombreuse. Je les imagine autour du père et de la mère
priant Jésus et la Vierge Marie de venir en aide à tous
les êtres de la planète, d’éloigner les guerres,
de semer la paix. La prière du soir se faisait en famille ensemble
aux pieds d’une statuette de la Vierge Marie dont le vase de fleurs
était renouvelé chaque jour.
La première guerre mondiale qui avait duré cinq ans venait
de se terminer ; une seconde s’annonçait de revanche contre
les traités de Versailles qui avaient humilié l’Allemagne.
Dans cette famille, unie autour du Seigneur, un petit garçon dont
le front et les yeux brillaient d’intelligence et de bonté,
s’appelait Jean (du nom du Baptiste, le visionnaire et l’illuminé
précurseur de Jésus). Ce petit, jouait dans les landelles
et les champs aux environs de Cherbourg comme tous les petits des villages
voisins. Il allait à l’école, apprenait tous les soirs
ses leçons, écrivait soigneusement ses devoirs à
la lueur de la lampe à pétrole en ce temps là, obéissait
à ses parents, et aimait ses frères et sœurs. Or, un
jour, un Frère mariste venu du Liban envoie au hasard un prospectus
à la maison. « Après un millénaire d’occupation,
disait-il, le Liban devenait indépendant ». Les autorités
civiles et religieuses faisaient appel à des congrégations
enseignantes en Occident pour acculturer cette nouvelle nation multimillénaire…
Cette idée plait au petit dont on pensait qu’il irait un
jour au séminaire. Il était enfant de chœur aux surplis
blanc et rouge, son père chantre à l’église
sur un ‘faldistoire’…
Le voilà parti : à 14-15 ans le noviciat ; là on
lui choisit un nouveau nom : André ; il a quitté le monde,
comme on dit ; c’est au noviciat que l’on change de nom en
revêtant la soutane, on abandonne son nom terrestre pour en prendre
un autre, celui choisi par l’Eglise ou la communauté...
Il vivait en son intérieur toute l’immensité de l’existence,
il se sentait uni à cette œuvre divine qui est la nature…
En son fort intérieur, il entendait cette voix qui l’appelait,
celle du Baptiste qui revient de très loin, du désert au
Levant ou celle de la Vierge Marie qui à plusieurs reprises s’était
manifestée en France… un rayon lumineux, un esprit solaire
l’attirait et le passionnait ! Une vocation, c’est un message
intérieur qui invite à une vie donnée, sacerdotale,
ou religieuse, ou spirituelle ?...
Une flamme étincelante qui vous suscite et vous oriente à
la fois.
D’habitude, toutes les familles nombreuses étaient fières
d’offrir l’un de leurs membres à Dieu, à l’Eglise
de Jésus. Le petit Jean Baptiste en bon chrétien, plein
d’ardeur de sûreté de soi, du courage rêva être
un ‘Petit frère’ de Marie et voyager loin, jusqu’en
Madagascar où en Océanie afin d’aider les êtres
humains à découvrir le Christianisme, religion d’amour.
La Providence voulut que le soleil d’Orient et du Liban le retint,
il aura la joie d’être sur des terres saintes et plus près
des traces de Jésus notre Sauveur.
L’apôtre André, avait été le premier
appelé des douze : il était le frère de Pierre à
qui Jésus confiera son Eglise.
Avant de quitter la France, une rapide visite aux parents, à la
famille, et le voilà en mer sur la Méditerranée pour
l’Orient. Il a maintenant 16 ans, … il contemple les vagues
successives, sujets de tant de rêves… l’évasion…
Il regardait les profondeurs de l’horizon lointain, les lumières
traversant les nuages et se relevant à la surface de l’eau
paraissant un diamant ou un prisme. Il écoutait le bruit sourd
des vagues rythmées par le vent et que les âmes sensibles
seules peuvent saisir… et les tempêtes et les orages, et les
vents violents… et tous les éléments quand ils se
déchaînent… le voilà parti…
Embarqué sur le ‘Brest’ à Marseille en 1934,
car les ports qui desservaient l’Orient étaient Barcelone
dans la péninsule Ibérique, Marseille en France, Napoli
en Italie etc.
Le jeune garçon était solide, cheveux blonds, yeux bleus,
nerveux, plein de mouvements et de vie, ses lèvres minces, son
sourire enjôleur, le front large et toute une structure expressive
reposant sur un cou svelte, on eût dit une sculpture de Phidias
ou un ange voulant rattraper le Paradis et fourvoyé entre la France
et le Liban sous une soutane noire avec cordon et rabat blanc semant de
la lumière à tout vent.
En vrai religieux, il aura prononcé ses premiers vœux : la
pauvreté, l’obéissance et la chasteté.
En Orient, comme en Grèce, en Russie et en tout l’Occident
Chrétien, ces trois vœux sont primordiaux. Pourquoi ?
Une communauté ne peut survivre et durer, évoluer, se développer
etc… sans l’obéissance. C’est accepter par amour
un effacement de soi pour le bien de notre grande famille humaine, c’est
accepter que notre énergie et notre vocation soient orientées,
canalisées par un autre que soi religieusement mandaté.
Obéir c’est accepter de dépendre d’un autre
ou d’un cadre d’action, c’est sacrifier des ambitions
peut être généreuses pour un idéal supérieur,
voir le doigt de Dieu dans l’affectation à un lieu d’exercice
et aux limites inhérentes.
« Si j’étais allé à Tyr et à Sidon,
dit Jésus, ces peuples-là m’auraient mieux entendu,
mais je n’ai été envoyé qu’au seul Israël
et n’y ai dit que ce que le Père m’a demandé
de dire » (Luc 10/13-14. Mathieu 15/4)
« …J’aurai pu dire bien de choses, mais j’ai dû
ne dire que … » Jean 12/49 et la Pauvreté ? être
pauvre ne veut pas dire être complètement démuni.
Par pauvreté, l’Eglise affirme que le Christ n’abandonne
pas ses brebis et que les oiseaux du ciel trouveront toujours gîte
et nourriture…
La pauvreté est un acte de foi, un abandon à Notre Seigneur
qui nous aime. La pauvreté n’est pas marcher pieds nus et
porter de vieux habits… mais plutôt accepter de communier
de partager le pain et l’amour avec notre prochain. Se contenter
du seul nécessaire pour vivre et travailler. Pas d’ostentation,
pas de superflu,… accueillir les contraintes de la vie en commun
- Le troisième vœu, celui de la chasteté, c’est
le respect des valeurs, de l’âme, du corps. Ces vœux
qui sont trois me renvoient aux idéaux de la Révolution
française qui sont trois aussi et en sont une autre approche :
Liberté (obéissance), égalité (pauvreté),
fraternité (chasteté)…
Et il arrive en Orient, cet Orient des mille et une nuits. J’imagine
le jeune frère André…
Ses impressions, le choc émotionnel qu’il a eu en voyant
apparaître au loin le Sannine étendre au Sommet son blanc
manteau, un colosse aux neiges éternelles, aux couleurs uniques
et merveilleuses…
Je l’imagine dans quel état d’âme, il pouvait
être sous le soleil lumineux chaud et éclatant du Liban ?
A l’époque, la pollution n’existait pas encore, ou
on n’en parlait pas. Il s’était un peu documenté
: il avait lu des pages sur l’Orient et écouté d’anciens
pionniers… Je ne sais comment il imaginait ce premier contact avec
la terre sacrée du Liban ; il avait entendu parler de cet héroïque
peuple Maronite qui sut résister durant des siècles à
l’emprise des divers conquérants de sa terre mais non de
son âme ; il avait entendu, lu, que c’était un pays
où avaient vécu des milliers de moines et d’ermites
ou anachorètes… il était convaincu qu’il débarquait
dans un pays hospitalier…
Je le vois sur l’échelle escalier du navire, laissant derrière
lui les souvenirs d’une France chérie.
Tu peux mettre tes pieds sur terre courageux André ! tu es sur
une terre amie et accueillante. Sur le quai, il voit la foule, les portefaix,
les marchands ambulants, le va et vient, des enfants, des jeunes de son
âge, il les entend parler une langue sémitique étrange
à ses oreilles ; plus loin, il voit le frère Fraternel levant
son bras pour l’appeler et lui dire que les Frères l’attendent
et le Liban aussi. Il lui sourit et va le rejoindre portant sa valise
très légère : il avait quelques habits, des livres
et cahiers, un chapelet dans sa poche, le chapeau tricorne, un peu rigolo
alors, et que sa maman lui avait recommandé de mettre sur sa tête
car le soleil est très chaud ; une maman prend soin de ses petits
même s’ils sont loin d’elle.
Du port à la Place des canons (plus tard Place des martyrs), il
y avait à peine quelques centaines de mètres jusqu’à
la vieille Procure derrière le grand Théâtre. Pas
le temps de visiter la ville : on est encore tout étourdi du voyage.
Demain, les affaires sérieuses. On est en Septembre 1934 : il faut
songer au travail qui nous attend.
Le lendemain, en voiture pour Amchit à quelques quarante kilomètres
au Nord sur la côte. Le bus qui roule à une vitesse ne dépassant
pas les trente à l’heure, une route des plus agréables
entre les jardins de bananiers, orangers, amandiers… l’arrêt
de temps à autre pour les achats de victuailles : pain, boucherie,
légumes etc…un trajet très familial, personne n’est
pressé. Le bus est archiplein ; on vient de franchir le fleuve
‘Nahr el Kalb’ c’est la baie de toute beauté
qui apparaît bientôt, surplombée par Harissa, un joli
monument à la Vierge du Liban.
André priait et rêvait, était-ce vrai tout ce qu’il
voyait ? D’une surprise à une autre, on arrive à la
maison des Frères à Amchit. Ce qu’il fait dès
son arrivée : une visite et une prière à l’église.
C’est une nouvelle vie qui commence… une période, la
première au Liban… le rêve utopique d’André
est en train de se réaliser. L’heure est crépusculaire
; c’est le temps de la prière et de la méditation
dans la communauté. A l’époque les frères étaient
nombreux, il s’est immédiatement intégré dans
sa famille.
Prière, dîner, soirée… en bref la vie monastique
en toutes ses formes. Les Frères Maristes sont une congrégation
de laïcs consacrés à l’enseignement, les élèves,
les professeurs, les activités scolaires… Ils étaient
arrivés au Liban en 1895 à la demande des autorités
civiles et religieuses. Ils avaient leurs maisons à Jounieh, Saïda,
Deir el Kamar (le couvent de la lune), Jbeil, Amchit, Batroun, Zahlé…
>>SUITE>>
Joseph
Matar
Tous
droits réservés pour tous pays
© Copyright LebanonArt
|