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L’amour
amitié ou l’amour impossible
Une des années les plus mouvementées
sur le plan sentimental fut pour moi 1960 – 61, j’avais 25
ans. J’enseignais et j’étudiais. Je ne m’étais
inscrit officiellement dans aucune Académie, Ecole ou Université.
Je fréquentais certains ateliers, à l’Ecole des Lettres,
à l’institut italien ‘Dante Alléghieri’
et d’autres, un cours au Centre italien, une fois la semaine dirigé
par le professeur Manetti, peintre très capable, un peu âgé.
Une fois la semaine, à l’Ecole des Lettres un atelier de
nus, dirigé par Georges Cyr dont la renommée dépassait
de loin ses capacités ; un atelier à Ras-Beyrouth dirigé
par de jeunes artistes sans formation. C’était une activité
: on apprend toujours quelque chose…
Jusqu’au jour où j’ai connu Omar Onsi. J’ai compris
alors le ‘jeu’ dans le domaine de la recherche, du dessin,
d’une œuvre…
A la même période presque, j’ai connu un grand portraitiste,
Rachid Wehbé, et un excellent peintre d’une grande culture
Georges Corm, avec qui j’ai lié une amitié…
j’ai noué avec eux tous les trois une grande amitié
jusqu’au jour de leur décès.
Je peignais, je dessinais nuit et jour, j’avais pu réaliser
une ouverture sur presque toutes les techniques des arts plastiques :
crayons, fusain, sépia, aquarelle et encres, pastels, craies et
cire, sanguine etc… et bien sûr , la peinture à l’huile,
même, j’ai essayé une ‘fresque’ : un mur
dans le jardin d’Omar, que j’avais enduit de plâtre
et de chaux pour y dessiner…
De plus, j’enseignais pour gagner le pain quotidien ; je vivais
avec ma mère dans une ancienne et très grande maison que
j’avais de mon père décédé quand j’avais
un an.
A l’école, le directeur qui était très compréhensif
et m’estimait, m’avait donné carte blanche de pouvoir
m’absenter quand c’était vraiment urgent. J’étais
remplacé par un des nombreux instituteurs qui dépassaient
le besoin de l’école.
En plus de ces trois ateliers de maîtres, cités plus haut,
j’étais dans ma bibliothèque comme un rat dans une
meule de gruyère ; surtout Mme Marie, la femme d’Omar, qui
commentait toutes mes œuvres intelligemment et avec passion. J’étais
convaincu que l’artiste créateur et poète devrait
être doublé d’un artisan technicien et d’un esprit
intellectuel… nous ne sommes plus dans une période de naïveté.
Et Georges Corm, le frère du grand poète Charles Corm, qui
a publié études et livres sur l’art, avec qui j’ai
eu de longues conversations. Ce qui fait que j’ai pu améliorer
mon français, ma pensée, ma vision des choses… Un
autre moi s’éveillait en moi ; un moi qui assumait ses responsabilités
devant chaque acte, événement… Le hasard et l’inconscient
avaient leur part, et leur influence dans le rythme de la Création.
Depuis les années 50, j’avais participé à des
expositions collectives un peu partout en présentant une toile
ou deux.
Je visitais toutes les expositions qui se déroulaient à
Beyrouth, toujours accompagné par l’un des trois maîtres,
surtout par Rachid Wehbé qui devenait vieux garçon et n’avait
aucune responsabilité familiale.
Je n’avais pas de voiture, mais les transports publics étaient
assurés nuit et jour ; cela ne posait pas de problème, même
s’il fallait prendre un taxi qui coûtait une seule livre libanaise
de n’importe quel point à un autre à Beyrouth…
A l’école, il y avait quelques institutrices avec qui on
se sympathisait, que j’invitais chez moi et dessinais ; elles faisaient
partie de ma famille: ‘l’école’. Je savais que
je ne devais avoir aucun engagement, le chemin de l’art très
long et il ne faut pas éveiller des espoirs dans les cœurs
de jeunes filles innocentes. Voilà ; c’était l’environnement
dans lequel j’évoluais.
Dans les écoles, on travaillait environ 160 jours durant toute
l’année scolaire. Les vacances je n’en ai jamais connu,
car durant les vacances mes activités redoublaient et les travaux
se succédaient nuits et jours.
On organisait une inauguration les deux ou trois semaines, les centres
culturels s’activaient, invitant des peintres occidentaux à
exposer, conférences, films, etc…
Actuellement, la course est vertigineuse : il y a quelques fois trois
à quatre inaugurations par jour. Tout est à exposer, même
les œuvres médiocres. On expose les œuvres de toutes
activités bonnes ou mauvaises, qu’importe. Une exposition
collective était organisée par le Ministre de l’Education
nationale au Palais de l’Unesco. Le Salon d’automne, ou le
Salon du printemps. On pouvait admirer des œuvres d’une centaine
d’Artistes et d’amateurs de toutes orientations et de différentes
écoles dans le sens courant.
Dans le Salon d’automne de 1960, je reçus un coup de foudre
qui me bouleversa: une foule nombreuse d’artistes, d’amis,
de photographes, journalistes, de collectionneurs, de cultivés
etc... Se trouvant comme un essaim d’abeilles. La très importante
personnalité qui patronnait : Président de la République,
premier ministre, ou ministre de l’éducation, ou la 1ère
dame du Liban etc… faisait sa tournée passant devant les
œuvres et saluant chaque artiste, écoutant commentant etc…
En faisant même une tournée pour voir les œuvres de
mes collègues, je vis un rassemblement, un va et vient très
animé dans un point du grand hall, curieux comme je suis, je me
dirigeai vers le lieu.
Peintres, sculpteurs, VIP, journalistes, photographes se précipitaient
pour approcher une ‘Fée’ tombée du ciel. En
la regardant, je fus sidéré, bouleversé, une beauté
comme je n’en avais jamais vu; mon souffle était coupé.
Vêtue de noir, cheveux noirs et longs, bien coiffée, peau
blanche rosée, lignes et formes dignes de Vénus, d’Aphrodite
ou d’Hélène… je lisais en ce temps-là,
le Faust de Goethe ; je me demandais était-ce Marguerite ou Hélène
qui avait surgi de la mythologie, ou une déesse qui n’avait
pas encore de nom ?
Une sculpture vivante parachutée parmi ce public… son front
angélique, ses yeux de biches, son regard fascinant, une bouche,
des lèvres d’une sensualité sereine, un sourire mystérieux
rappelant celui de Léonard dans sa Joconde, un cou vivant, ciselé
dans l’ivoire pour soutenir sa belle et expressive figure. Elle
était toute expression et provocation, elle ne pouvait jamais passer
inconnue ; un courant de vie l’animait et sa beauté était
émise comme les ondes. Epaules et poitrine gracieusement structurées,
les flancs, sa croupe, le postérieur projeté un peu à
l’arrière, ses cuisses et jambes qui soutenaient une taille
harmonieuse. Le tout était un chef d’œuvre des pays
des merveilles. J’étais cloué sur place, puis j’ai
saisi que ce public sidéré était devant un panneau
où étaient exposées deux peintures d’une médiocrité
totale et le nom de Rita était inscrit sur un carton sur le panneau,
que ces êtres étaient en admiration devant Rita, et non pas
devant ses œuvres qui étaient un prétexte et qu’ils
commentaient émerveillés.
Je voulus intervenir. Sachant que je n’avais aucune chance, je m’avançai
tenant un bout de papier sur lequel j’avais écrit: «
Rita numéro téléphone». Je lui présentai
avec un très sérieux regard le papier et le crayon que j’avais
toujours en poche ; elle pouvait me répondre ; je n’avais
pas de ligne… mais il se passa qu’en quelques secondes, elle
nota les six chiffres demandés. Pour le Liban entier, il y avait
les numéros à six chiffres ; l’index par région
n’existait pas. Quel soulagement ! J’ai enfin respiré…
je me suis retiré de cet embouteillage pour suivre de loin l’évolution
de cette scène théâtrale, en mettant soigneusement
bien ce précieux numéro en ma poche. Tout le salon ne m’intéressait
plus, une seule œuvre me passionnait : celle modelée par les
mains du Créateur. Je voyais une ‘prétendue grande
figure de l’art’ saisir un cheveu de Rita en admiration et
la garder dans son mouchoir, un autre lui présenter le catalogue
du salon pour le signer comme autographe, … tout le public était
à ses soins.
Je me disais : vous êtes des stupides ; le jeu ne se fait pas de
la sorte : pour une valeur, il faut une valeur égale.
Les gens commençaient à se retirer tard dans la nuit ; je
vois une voiture d’un grand représentant d’un organisme
mondial tel (UNESCO, FMI, FMS, Croix Rouge etc... je ne désire
pas le nommer car nous sommes devenus des amis plus tard), l’emmener
dans sa voiture. Ce fut ce soir-là le début d’une
aventure si importante dans ma vie. Une aventure qui dura plus d’une
année.
Je rentrai à la maison tard cette nuit-là. Ma mère
avait l’habitude d’attendre mon retour ; elle ne dormait pas
dans son lit mais assise somnolant sur une chaise, tenant le chapelet
en main sur le balcon ou près de la fenêtre d’une chambre
d’où elle pouvait observer Harissa Notre Dame. Elle priait.
Moi je poursuivais mes activités très variées…
Comme toutes les nuits, ma pauvre mère s’était mise
debout me demandant si j’avais diné. Si je voulais quoi que
ce soit ? Si tout allait bien… pour se revoir le lendemain matin
; ma mère et moi nous étions très matinaux ; ma mère
se dirigeait vers l’église des Frères pour assister
à la messe de 6 heure, et moi, une plonger dans mes interminables
activités.
Ce soir-là, mon âme troublée, je n’ai pas vu
le sommeil ; j’étais en évasion dans d’autres
mondes. La silhouette de Rita planait partout. Et ces quelques chiffres
qui me mettront en contact avec ma fée à l’autre bout
de la ligne…
Téléphoner à 6 heure du matin, 7h, 8h, elle dort
peut-être ; je trouvai intelligent d’appeler après
onze heures. Que fallait-il lui dire ? De quoi parler ? Et si elle m’expédiait
et fermait son appareil ? Je décidai ce que je devrais dire…
L’appareil, je l’écoutais sonner, et mon cœur
battait de plus en plus fort. Elle répond : « Rita, je lui
ai dis, tu m’as inscrit ton numéro de téléphone
hier ; je viens cet après midi te voir pour discuter sincèrement
tes deux toiles et pouvoir t’être utile ; est-ce possible
de passer et où ?... »
- Tu viendras à Karm-el-Zeitoun (l’oliveraie) à Achrafieh,
tel endroit, à 4 heures. 1er étage… tu peux appeler
de nouveau si c’est nécessaire…
Je racontai à ma mère que ce soir-là, j’avais
de sérieuses occupations, visites, rendez-vous etc…
Le seul passe temps de ma mère était cuisiner, coudre, et
surtout prier, ayant un missel et le chapelet en main. On n’avait
pas de télé. Seule une vieille radio qui était en
permanence hors d’usage ; je ne l’avais jamais écoutée.
La radio était pour la décoration, un meuble, comme une
chaise, mais inutile. Les petits transistors étaient à leur
début. Un prof à l’école avait sept enfants
; son épouse travaillant comme une esclave pour que la maison fonctionne.
On avait décidé, les professeurs du collège, de lui
faire une surprise et de lui offrir une ‘machine à laver’
; chacun avait payé sa part, de la sorte son épouse pouvait
se reposer un peu.
Mais, quand on l’eut visité, nous avons trouvé la
machine enveloppée de mika au salon et sur laquelle il avait déposé
un vase de fleurs. La machine à laver était utilisée
ici comme mobilier de décors. Pauvre épouse, tu laveras
des vêtements avec ta main jusqu’à la fin de tes jours.
La question qui se pose, comment chacun de nous conçoit-il l’existence
? Les choses ? Le Dieu tout Puissant n’est pas le même aux
yeux de deux personnes, communautés, peuples etc… et que
dire alors des outils ordinaires de tous les jours ? Un événement
est vu de plusieurs angles différents souvent ou se rapprochant.
La prière, c’est quoi ? Lorsqu’elle est adressée
à Dieu ou à une autre personne, ou un astre ou à
la lune ? Que dire des sentiments et de l’amour qui a son cachet
individuel et intime ? Actuellement et dans les négociations entre
nations et belligérants on se met d’accord sur le sens de
chaque mot. Un terroriste pour les uns est révolutionnaire, libérateur
pour d’autres. Les traditions, us et coutumes ont un sens de conservateurs
pour les uns, de retardataires et de décadents pour d’autres;
alors on utilise un dictionnaire où chaque mot a une portée
spécifique dès le début de tout échange. Qu’allais-je
dire à Rita: en entrant est-ce elle qui allait m’ouvrir ou
une servante qui m’inviterait au salon pour attendre l’arrivée
de ma vedette. En montant l’escalier, ce n’est pas la peine
de prendre l’ascenseur, c’était au première
étage, mon cœur accélérait son battement …
Avant de sonner, la porte s’est ouverte ; j’ai su que Rita
par sa fenêtre contrôlait mon arrivé.
Elle m’a reçu au salon, m’a présenté
sa mère avec qui elle vivait pour le moment car son époux
et ses enfants étaient au Paraguay ; elle était vive, heureuse,
enthousiaste…
Je lui ai demandé où se trouvait son atelier, ses œuvres,
et de me montrer ce qu’elle fait etc… elle n’était
pas pressée… elle m’avoua qu’elle était
gênée bien par ses faux admirateurs. Elle me faisait songer
à la plus belle femme qui ait existé : Marie Madeleine et
ses faux amants jusqu’au jour où Madeleine eut trouvé
son Vrai amour dans le Christ. A l’époque, et humblement
je le dis, je n’avais que cinq ou six ans d’expériences
dans les arts, mais une formation solide au près de mes Maîtres.
Dans une chambre adjacente à la salle à manger, elle avait
réuni ce qu’elle avait : un petit chevalet, quelques toiles,
cahiers de dessin et une palette très ‘sale’, pinceaux
sur lesquels la peinture s’était séchée et
devenaient comme un bout de bois.
Sans demander son autorisation, je saisi un couteau, je nettoyai la palette
ou des couches de peinture étaient collées en relief comme
de la glu. Je demandai : « Y-a-t-il une cuisine en cette maison
? » je pris un petit récipient rempli d’eau chauffée
sur un petit feu, additionné d’un détergent et frottai
entre mes doigts les pinceaux pour obtenir des ‘poils’ lisses
et tendres, ce qui permit à la peinture de s’étendre
plus homogène et souple. Je mis l’une de ses toiles sur le
chevalet, je donnai quelques lumières par endroits et l’œuvre
jaillit comme si c’eut été une ‘résurrection’
Rita était sidérée ; me disant qu’elle n’avait
jamais appris cela ; qu’elle était plus ou moins autodidacte
et qu’elle se rendait compte comme ses toiles exposées à
l’Unesco manquaient de structure, de composition, de dessin, de
couleurs et elle me remerciait pour mon aide. Je sentis qu’un courant
de sympathie, de bonheur circulait entre nous. C’était ma
première leçon pour Rita, et pour mon cœur une première
aussi. Assise près de moi, son parfum emplissait mon environnement,
sa douceur et ses petits soins m’émouvaient. Elle débrancha
l’appareil téléphonique pour ne recevoir aucune communication
; elle m’avoua qu’elle avait été troublée
par ma présence au salon et par mon geste. Je dinai ce soir-là
chez elle et je quittai sa maison vers minuit. Une idylle était
née entre nous ; voire un amour tendre s’emparait de ma naïveté.
J’étais pris dans les filets de charme de Rita si excitante,
provocatrice, sensuelle.
Et depuis, une nouvelle occupation, charge, activité etc…
s’était ajoutée à mon horaire déjà
trop chargé ; je cherchais la 25ème heure ; j’étais
surpassé ; je vivais contre la montre et depuis cet instant j’avais
carte blanche : j’étais en Famille chez Rita je venais sans
m’annoncer, je faisais partie de sa vie même intime. J’étais
devenu un membre indispensable de cette famille.
Rita m’avait présenté sa sœur, mariée
à un richissime homme d’affaires dans une grande maison à
Achrafieh ; elle avait mis à notre disposition l’un des salons
pour en faire un atelier ou allaient poser plusieurs de nos amis. C’est
la sœur de Rita, aussi belle que sa sœur qui posa la première.
Mon ami le grand portraitiste Rachid Wehbé était toujours
en ma compagnie. Rita posa aussi plusieurs fois; la servante noire, une
africaine à la figure très expressive, la nièce,
le beau frère ; des copines à sa nièce etc…
Je savais que Rachid adorait le portrait. Rita réalisa quelques
peintures, des fleurs, des compositions, de groupes etc… une lune
de miel sans fin. J’apprenais aussi en travaillant et en échangeant
des opinions avec Rachid. Rita ne me refusait aucune demande. Je l’avais
présentée à mes amis entre autre Omar Onsi ; il aima
Rita et l’admira me demandant si je n’avais pas encore réalisé
d’elle des nus. J’avais étudié le nu d’après
le modèle vivant dans un atelier de l’Ecole des Lettres dirigé
par Georges Cyr. Il y avait une française qui venait poser deux
fois par semaine ; des étudiants et des artistes venaient travailler
; c’était comme un atelier libre. Georges Cyr était
présent, aimable mais n’ayant aucune ‘présence
technique’ ou formatrice, tout lui plaisait et il trouvait tout
bon et excellent.
A la question d’Omar, Rita n’eut pas d’objection ; elle
était prête à poser pour nous deux ; Omar un grand
artiste et poète et moi, qu’elle aimait et dont elle appréciait
ce que je réalisais.
Mme Marie l’épouse de Omar qui enseignait au Collège
protestant de Beyrouth, n’aimait pas voir des nus ; les œuvres
nues de Omar étaient placées face contre mur ; mais elle
n’avait pas d’objection. Mme Marie qui m’aimait sincèrement
ne me refusait rien. L’atelier d’Omar était devenu
un atelier de modèle vivant où Rita posait pour deux artistes
seulement. Omar modelait ses figures qu’on allait saisir, telles
des sculptures, lui qui travaillait le nu depuis plus de quarante ans
et qui sentait les formes, ayant observé des centaines de modèles
à Paris et ailleurs et ayant modelé avec Youssef el Hoayek
des centaines de figures en terre glaise et cuites.
Le nu pour moi, j’étais à mes débuts avec un
si beau modèle, couleurs et proportions, tout était harmonieux
en Rita, je dessinais avec amour, plaisir, volonté. Rita était
heureuse d’observer mes dessins. Omar lui dédicaça
une sanguine ; quant à moi, il m’offrit plusieurs dessins…
je les conserve dans dossier ‘Rita’ jusqu’à ce
jour. Rita dans ma vie professionnelle affective, amicale aura été
un élément indispensable, merveilleux, une unique expérience.
On partait de temps à autre au cinéma voir un film, et si
le spectacle était émouvant, Rita pleurait et je devais
essuyer ses larmes. Elle souffrait d’une vie antérieure agitée
et se réfugiait tendrement en mes bras. J’étais sa
consolation. Elle m’avoua, qu’elle avait deux garçons
et une fille qui étaient avec leur père en Amérique
Latine ; ils n’étaient pas divorcées, mais séparés
; elle ne pouvait plus continuer sa vie avec son époux qui l’avait
rendue si malheureuse mais que si un jour il venait à sa recherche,
elle irait avec lui car elle souffrait d’être éloignée
de ses enfants.
Rita vivait le drame de tous les couples qui échouent dans leur
union.
J’étais son amour et je remplissais son existence monotone
; elle ne pouvait plus se séparer de moi ; pourtant elle avait
beaucoup d’admirateurs hauts placés, richissimes (un directeur
d’une grande institution Internationale tel que je ne peux mentionner)
venait à Jounieh pleurnicher devant ma mère me priant de
le rapprocher de Rita, qu’il en mourait. Ce fut peine perdue. Je
passai plus d’une année avec Rita. Je savais qu’elle
retournerait tôt ou tard chez ses enfants ; je me préparais
à cette séparation ; je voulus la devancer. J’obtins
une bourse pour l’Université de Madrid que j’allais
rejeter pour être près de Rita. Non. Il fallait une décision
très dure à prendre. Je savais que je passais mes dernières
nuits au Liban. J’avais arrêté l’enseignement
; je n’allais plus à l’école ; j’étais
absent en permanence, le directeur s’inquiétant, voulant
me couvrir d’une manière légale, me présenta
une demande pour des vacances non payées.
Rita qui venait souvent chez nous à la maison bavarder et aider
maman, cette dernière l’avait beaucoup aimée, mais
elle savait que cet amour était utopique et que nos relations ne
pourraient durer longtemps…
Ici, on dit : ‘qu’une lettre est comprise rien qu’à
l’adresse’ et aussi le nom de l’expéditeur c'est-à-dire
il y a des choses qui sont comprises d’avance. Ma mère comprenait
quel drame je vivais ; me séparer de Rita sans garder des séquelles
était une chose impossible comme si quelqu’un se séparant
de son âme, de sa vision, de son idylle… j’ai aimé
Rita jusqu’à la folie ; elle partageait cet amour ; jamais
de malentendu. Pour celui qui sait lire dans les expressions, Rita dissimulait
une tristesse, elle en souffrait, des centaines de fois, j’avais
essuyé ses larmes.
Par contre avec moi et à mes côtés elle réalisait
plusieurs œuvres ; elle se formait ; sa personnalité s’affirmait
; elle devenait courageuse pour affronter toute situation, je sentais
en elle Marie Madeleine, la Phénicienne qui avait été
la victime de sa beauté et de ses charmes et fut sauvée
par son divin amour face au Messie. Une chose est certaine ; une autre
Rita était née en elle c’était mon œuvre.
Nous vivions un calvaire, Rita et moi, car nous sentions que les dernières
nuits allaient prendre fin.
Ambitieux comme je suis et par la force des choses. Tout peintre, sculpteur,
artiste, doit passer dans les ateliers de l’Europe. Paris, Rome,
Londres, Madrid etc… et vint un soir où j’allais vers
onze heures la nuit, dire mon adieu à Rita, pour m’envoler
de Beyrouth à 2h du matin; mon frère qui me conduisait m’attendait
dans sa voiture. Le seul nostalgique souvenir que j’ai gardé
de Rita c’est un mouchoir imbibé de son parfum et de ses
larmes. Et de cet instant jusqu’à 2003 je n’ai plus
eu de nouvelles de Rita. A Madrid et à Paris, j’étais
noyé dans mes occupations et mes activités, Rachid et Omar
avaient perdu un modèle unique, et moi, une partie de mon âme
m’échappa, s’évada. Je pensais souvent à
ma belle ; je priais Dieu et la Vierge pour qu’elle puisse réunir
sa famille, et j’étais sûr qu’elle réussirait,
car elle avait appris beaucoup de choses; ne plus succomber aux flatteries,
être humble, de passer inaperçue comme une violette, de ne
pas s’aventurer, de prier l’ange gardien d’être
toujours près d’elle, de ne jamais commettre un péché,
une erreur… d’œuvrer avec conviction, etc… s’il
fallait retourner en Amérique Latine au Paraguay et présenter
les œuvres qui sont nombreuses en une exposition, et de savoir pardonner
etc… de donner de tout son cœur…
Je suis revenu de Madrid et depuis 1964 je me suis activé dans
tous les domaines… en 2003, je fus invité à une exposition
à Abou Dhabi, la secrétaire d’un de mes élèves
haut placé dans la banque centrale, qui m’appelait me communiquant
le nom de son Patron Joseph ; nous nous connaissions au téléphone,
je lui racontai que je voyageais à Abou Dhabi. Elle me dit : «
j’ai mon oncle maternel à Dubaï avec son épouse
; si tu passes là, tu pourras les visiter, ils seront très
heureux : l’épouse de mon oncle est la sœur de Rita
! J’ai vu depuis longtemps tes peintures, et j’ai souvent
entendu parler de toi… » Elle me donna les coordonnés
de son oncle. Un matin, je me suis dirigé à Dubaï en
voiture ; j’arrive, j’avais annoncé mon arrivé.
Quelle fête ! Quelle belle journée, que de souvenirs ! La
sœur de Rita et son époux avaient quitté le Liban pour
diriger leurs affaires dans les Emirats. Et de me dire que Rita était
à Beyrouth pour le moment ; on la demanda au téléphone
; je pris la ligne, je saluai dans l’espoir de la rencontrer à
Beyrouth après mon retour.
Ce fut fait ; le lendemain, dès mon arrivée j’allai
à Yarzé où Rita résidait et qu’une séparation
de 45 ans nous avait éloignés. Je rentre, nous nous jetons
dans les bras l’un de l’autre ; je sentais qu’un bloc
de glace nous avait séparés, on dit que l’éloignement
dessèche l’âme et que l’amour est habitude aussi.
On a passé ensemble deux heures à bavarder : elle me racontait
que ses enfants et sa fille avaient grandi et s’étaient mariés,
qu’elle était déjà grand-mère, et que
les relations s’étaient rétablies avec son époux
etc… et qu’elle passait au Liban pour peu de temps ; qu’elle
avait des formalités à faire pour des terrains qu’elle
possédait au Liban et elle me demanda de la conduire à Achrafieh
dans une banque où elle avait des affaires à régler.
Rita avait vieilli de 45 ans mais elle était toujours belle, séduisante,
classe.
Etrange nature humaine ! Les ‘moi’ de l’âme évoluent
comme la civilisation. Les êtres qu’on adorait ne nous disent
presque plus rien. Le cœur humain tel une éponge absorbe tantôt
ce qui l’emplit, le charge l’émeut et rejette dans
l’oubli, avec le temps ce qui s’éloigne, s’absente,
s’efface. On raconte trop d’histoires d’amour, dans
nos légendes Paul, Romeo, Yamileh, Leila etc… qui souvent
se sont terminées par des drames.
Mon amour pour Rita, si humain et amical s’était dilué
dans le temps dans la durée et volatilisé dans l’espace
qui nous séparait. On était devenus autres, elle et moi…
Nostalgie!
Joseph
Matar
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