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Amitié
brisée, le Président assassiné (Suite)
A peine
une semaine s’était écoulée, on me dit à
la maison que le ministre Mouawad m’avait téléphoné
et que je devais le contacter. Je ne l’ai pas fait. Le lendemain,
j’ai été chez Mansour Onsi, l’un des neveux
de Omar, j’ai choisi une aquarelle de 50x35, un paysage en longueur;
j’ai dit à Mansour que cette œuvre était pour
une personne très chère et à qui je voulais rendre
service. Mansour, qui m’estimait beaucoup vu mon amitié pour
son oncle Omar, m’a dit que cette dimension était à
11000L.L. et que je pouvais payer ce que je voulais. « 7000L.L.,
je lui ai dit ». « Le lendemain, très tôt le
matin, car mes visites sont matinales, je suis arrivé à
Hazmieh à 6h. chez René Bey. Il était assis au même
endroit, avec ses dossiers et téléphones… «
Voilà, lui ai-je dit, regarde quelle belle aquarelle ! »
il l’a observée un moment, j’ai vu qu’il était
satisfait ;
- je l’enverrai à Paris pour l’encadrer ! »
(car il avait un encadreur à Paris qui lui faisait son travail
).
- et le prix ?
- elle vaut 11000L.L. (à l’époque, cela faisait environs
4000$) j’ai pu l’avoir à 7000L.L.
René Bey aimait marchander, mais moi je ne suis pas un marchand.
- je veux la payer 5000L.L. seulement ; débrouille toi !
- mais tu me fais perdre 2000L.L. (la mensualité de deux mois à
l’époque. J’avais payé 7000, j’étais
ramené à 5000LL. Quelle affaire ! si c’est là
le début, j’arrête !)
Quelques jours passèrent, René Bey me téléphone
: « J’ai un cadeau à faire à un Médecin
propriétaire d’un hôpital ; je désire une autre
œuvre de Onsi. »
- Que Mme Nayla m’accompagne et qu’elle choisisse ce qu’il
lui plaira.
Rendez-vous donné vers midi. A une heure nous étions chez
les Onsi. Mme Nayla ex-journaliste femme de culture et qui avait connu
Omar, a été séduite en voyant de si belles œuvres
pour les montrer à son époux et dit qu’elle en prendra
trois. Quand au prix, c’était 11000LL. Mais pour faire plaisir
à notre ami Joseph, pour cette fois seulement, nous descendons
de deux, c'est-à-dire 9000LL. Accord conclu, une œuvre fut
offerte au médecin et les deux autres rendues.
René Bey voyait que j’avais été lésé,
et ne savait quoi faire pour me dédommager, car j’avais refusé
net d’être remboursé.
A partir de ce moment notre amitié a vu la lumière et ce
que je lui disais devenait sacro-saint, mais il laissait toujours le dernier
mot à son épouse Mme Nayla … « je suis d’accord
mais que Mme Nayla donne son avis, » etc.
La personnalité du ministre, de chef, etc… disparaissait
quand nous étions ensemble, deux êtres humains dialoguaient,
se comprenaient mutuellement.
- Mme Nayla a vu dans telle galerie une œuvre de untel ; va la voir
et décide si elle est valable pour l’acquérir.
- je t’ai pris un rendez-vous avec l’ex-président Sarkis
dans sa maison ; il désire te montrer sa collection et dis-moi
ce que tu en penses.
J’ai été chez l’ex-président Elias Sarkis,
j’ai senti qu’il était très fatigué ou
malade, il m’a très bien accueilli et j’ai vu ce qu’il
avait de ‘choix’, de belles œuvres, de beaux tapis, meubles,
excellente présentation, une belle ambiance ; mais la froideur
dominait le lieu ; une maison sans enfants est une maison vide et j’ai
senti là dans quelle solitude et isolement vivait le président
Sarkis.
Un ancien bâtonnier de l’ordre des avocats avait quatre ou
cinq œuvres de Saliba Doueihy et d’Omar Onsi: « va les
voir et si possible les acquérir ». L’ancien bâtonnier
était très vieux, malade et avait besoin d’argent
; j’ai vu sa fille, son épouse et son fils, à la maison
et j’ai acheté les œuvres à un prix qui a satisfait
le vendeur et l’acheteur. Il était heureux et fier de posséder
dans sa collection des pièces nouvelles très valables- des
pièces de musées- et moi aussi j’étais satisfait
de pouvoir localiser de pareilles œuvres qui plus tard orneront soit
un musée, une fondation, un palais etc…
Chez untel, ex-journaliste il y avait une ou deux œuvres de Saliba
Doueihy, il essaie de les acquérir. Je les prendrai avec moi à
Paris pour les faire signer car elles étaient sans signature et
m’assurer de leur authenticité.
Tel artiste aquarelliste anglais avait peint des intérieurs de
bistrot, des chaises, tables etc… à Mme Neyla a plu telle
œuvre ; il expose actuellement dans telle galerie.
Tel député, (dont l’épouse décédée
collectionnait des œuvres des lithos etc…partout dans le monde
et dont le fils fut plus tard un ministre) avait des œuvres de Farroukhs,
de Khalil Zaghaile peintre naïf)…
- L’oncle maternel du général Michel Aoun allait quitter
le Liban pour l’Amérique et possédait 4 ou 5 aquarelles
et une peintures d’Omar Onsi et désirait les vendre…
L’après midi du même jour, voilà qu’il
arrive chez moi à Jounieh me demandant de l’accompagner chez
l’oncle du général en question. J’ai dit plus
haut que René bey aimait marchander et Maroun Aoun tenait sa parole.
Il demanda à l’époque 100,000L.L. ce qui faisait à
peu près 20,000$ pour les 4 ou 5 aquarelles. René bey lui
proposa 90,000L.L. le refus fut net. Le lendemain René bey me téléphona
de chercher à les obtenir à 95,000L.L. sinon à 100,000L.L.
car c’étaient de belles œuvres ; affaire conclue; la
collection de mon ami grandissait en variété et qualité.
J’arrive un jour chez lui, je vois deux peintures de Rachid Wehbé
exposées par terre contre le mur : « qu’en dis-tu,
m’a-t-il demandé.» Excellente affaire, je connaissais
ces œuvres, quelqu’un les lui avait procurées. Il me
demanda un jour de l’accompagner chez les Onsi. Je fus aussi chez
Mansour. Il avait vu beaucoup d’œuvres. Il fut impressionné
par la cueillette des olives. Une peinture de 80x100 très belle
et très bien conservée… il voulait l’acquérir,
je lui dis que les Onsi pour une œuvre pareille demanderont plus
de $ 100,000. Il me demanda deux ou trois jours après cette visite
d’essayer d’avoir cette œuvre, « tiens c’est
un chèque signé, tu commences par $ 50,000 » et fais
de ton mieux pour avoir cette œuvre à un prix abordable. Je
retournai chez Mansour, en vain, je téléphonai à
René bey de chez les Onsi ; il me dit aller jusqu’à
$ 75,000, je me heurtai au refus car Mansour voulait garder cette œuvre
de son oncle pour lui.
L’œuvre est toujours exposée au salon des Onsi, à
la même place. Il me demanda un jour de l’accompagner de côté
de Gemayzeh où il possédait un ancien appartement et où
il avait déposé une peinture du 17ème ou 18ème
siècle assez grande 1.40x1.50 cm et qu’il souhaitait rentoiler
et restaurer ; il me demande si je connais un bon restaurateur pour l’engager.
Je contactai un ancien élève qui faisait de la restauration,
mais il s’excusa comme quoi, pour le moment il n’avait pas
le châssis métallique de cette grandeur pour tirer et fixer
la toile en question.
Il aimait mes paysages ; il me demanda de passer voir sa maison à
Ehden pour en faire une composition. J’y fus et réalisai
quelques études et aquarelles.
C’était une personne qui avait un excès de zèle
pour ses amis et les personnes qu’il aimait. Il me demandait souvent
si j’avais la moindre gêne ou difficulté matérielle,
« amène moi quelques aquarelles ; je désire les montrer
à M. tel ou tel… ». Et il me vendait souvent des œuvres.
Et c’est lui qui m’a obtenu une ligne téléphonique
durant les années 70 pour Eddé, car les orbitaux n’existaient
pas à l’époque et les quelques lignes qu’il
y avait étaient impossibles à obtenir vu le grand nombre
de demandes.
Quand il voulait voyager, à Paris surtout et une fois au Brésil
pour rencontrer des parents, il me le disait et m’annonçait
son retour. Il me racontait qu’il avait rencontré le Amid
Raymond Eddé, et qu’ils avaient dîné ensemble
et que celui-ci me saluait.
Je lui répondais : « Excellence, moi, je vous aime bien,
mais en politique, je soutiens, et je suis avec Raymond Eddé…
» et de me répondre que moi aussi je suis avec Raymond Eddé,
et c’était vrai car il admirait les positions, et l’attitude
du Amid.
…Voyant Michel son fils, tout jeune encore jouant avec ‘l’Atari’
jeux d’ordinateur, il se plaignait, que de perte de temps toute
la journée… Il me demandait des missions quelquefois impossibles
me prenant pour 007 ou superman. Il me dit un jour que le président
Rachid Karamé avait beaucoup aimé une œuvre de César
Gemayel : « des mimosas jaunes » (on venait à l’époque
de publier un livre sur César Gemayel), je connaissais l’œuvre,
car dans le temps j’avais fais un rapport de plusieurs pages sur
toute l’œuvre de Gemayel dans son atelier du côté
de Bikfaya et ses fleurs jaunes étaient en la possession de Amine
Gemayel.
Le temps passait, les événements se succédaient de
mal en pire. Michel Aoun tenait le pays maintenant; ce courageux brigadier
se battait contre les Syriens. René bey me téléphone
à Eddé m’annonçant qu’il s’en allait
à Taëf en Arabie Saoudite et qu’il m’avait envoyé
une ancienne toile à restaurer et rentoiler. L’après-midi,
l’œuvre était chez moi, et j’ai commencé
à exécuter ce travail le jour même. Nous étions
en novembre. Au retour de Taëf, il était déjà
Président. Il me téléphona, je l’ai félicité
et lui ai souhaité bonne chance; il m’annonça qu’il
allait envoyer ce soir même une voiture pour transporter cette toile
à Ehden. Ce fut fait, deux heures à peine écoulées,
voici deux de ces gardes que je connaissais qui arrivent et transportent
l’œuvre dans une voiture. A peine deux ou trois jours passèrent
et ce fut la tragédie, le martyre, le meurtre de mon si distingué
ami, au grand cœur, à l’âme d’enfant.
Toutes les stations ont diffusé la triste nouvelle, j’étais
affolé. Pauvre René bey ! il ne méritait pas cette
fin tragique.
Et voulant servir le Liban, sa nation chérie, voilà que
la mort l’attendait le guettant… les comploteurs sont habiles
et intelligents, et d’excellents techniciens dans le terrorisme.
De lugubres et tristes journées débutèrent entre
Ehden et Beyrouth. Des funérailles officielles. Les représentants
de la nation y étaient.
…et depuis, pas une journée ne passe sans penser à
mon ami Président.
Quant à Souheil, on me téléphona m’annonçant
la mort de son père; j’allais aux condoléances. Je
savais que Souheil accompagnait le Président partout, et ce jour
du 22 novembre, il était en compagnie de René bey, dans
sa voiture, voulant se diriger à Beyrouth pour les cérémonies
de l’indépendance. Il m’annonça qu’il
l’avait échappé belle et que, au moment de démarrer,
il était dans la voiture présidentielle, on lui téléphona
l’informant que son père était hospitalisé
et dans le coma. Au lieu d’accompagner le président et subir
le même sort, la mort de son père l’avait sauvé…
j’y vois la Providence.
Que de souvenirs passent par mon esprit ! Que de chagrins!
A Ehden-Zgharta qui sont jumelles, Ehden pour l’été,
et Zgharta pour l’hiver… Ehden, où on trouve par dizaines
restaurants, snacks, cafés etc… bien aménagés,
soit près d’une source à l’eau froide et fraîche
soit sous les arbres géants, etc…
Et le grand nombre de boucheries où l’on dépèce
avec soin des chèvres, et où la viande est toujours fraîche,
qu’on mange crue ou en Kebbé, ou grillée etc.. des
caisses de fruits, de légumes de toutes sortes sont exposées.
Des gens en permanence sont rassemblés devant l’église
et à côté du monument de Youssef Karam, ce grand héros,
nationaliste et courageux. A Ehden, les femmes broient le Kebbé
dans les mortiers en pierre dure; le spectacle est des plus beaux.
Quant à l’enterrement dans le village, le défunt appartient
à tous les habitants, c'est-à-dire que le deuil dure plusieurs
jours ; on arrête de travailler, tout le monde pleure, tout le monde
est en noir, chacun est concerné ; la tristesse s’abat sur
tout le monde ; les travaux sont paralysés ; le timbre des cloches
est funèbre ; … les hommes sont tous rassemblés dans
un salon ; quant aux femmes, les pleureuses, elles sont là autour
de la dépouille à verser des larmes et se lamenter…
et la tradition veut que le deuil persiste premièrement une semaine
; et le dimanche qui suit, c’est une messe, puis une prière
sur le tombeau…
Le deuil se poursuit alors quarante jours ; on célèbre alors
une messe de requiem et les mœurs veulent que toute la famille se
réunisse autour d’une table… cela rappelle la cène,
n’est ce pas. Et en osant une comparaison entre deuil et fermentation
du vin, voilà que pour le vin, on presse les grappes regorgeant
de soleil et on laisse le ‘moût’ fermenter une semaine
ou huit jours ; c’est une première fermentation ; on transvase
le liquide, on l’aère et on le laisse fermenter durant quarante
à soixante jours pour une autre fermentation ; puis on laisse le
nectar précieux dans la froideur et l’obscurité (
qui rappelle le tombeau) un an, deux ans de vieillissement, etc..)
Après le requiem des quarante jours les parents ‘éloignés’
se libèrent… et les plus proches continuent leur deuil pour
toute une année et de la sorte la vie reprend, les souvenirs restent
mais s’estompent… et les anciens laissent la place aux jeunes
et la vie continue…
Novembre, en plein automne, lorsque les feuilles mûrissent et commencent
à changer de couleurs plus chaudes, vers le 22 novembre quand le
vent souffle annonçant le froid de l’hiver, quand les grappes
sont pressées, et les fruits cueillis et emmagasinés dans
les frigos, et les estivants sont de retour dans les villes, et les oiseaux
migrateurs partent chercher d’autres horizons, d’autres climats,
la Nativité du Seigneur commence à se préparer ;
le 22 novembre, on commence à décorer les rues, les vitrines,
les places etc… pour la grande Fête terrestre, la Nativité.
Etc….
Je me souviens de mon ami ce Président au sourire si aimable au
regard d’enfant, à l’esprit éternellement jeune.
Joseph
Matar
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